Mort du jeune Alsény Camara : l’Escadron mobile N°4 de Matoto mis à l’index

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Alsény Camara, citoyen domicilié à Matoto, a été victime d’insupportables tortures de la part des agents de l’Escadron mobile N°4 de Matoto, en 2012. Cela, suite à un vol à la tire commis dans ce quartier de la banlieue de Conakry. A la recherche donc du présumé auteur, Alsény Camara a été arrêté dans ce contexte.

Transporté dans un pick-up de la Gendarmerie qui est allé le chercher à son domicile, il s’est retrouvé entre les quatre murs de l’ECO4 de Matoto. Là, il a été torturé de sorte à lui arracher des aveux, notamment en l’obligeant à reconnaitre ce dont il n’était nullement l’auteur. Malgré les atrocités commises sur lui, le jeune homme, alors âgé de 21 ans à l’époque, a toujours a clamé son innocence, nous informe-t-on.

« Et c’est alors qu’il sera soumis aux tortures de la façon le plus barbare qui puisse exister. Il sera ligoté, frappé avant d’exercer la méthode chinoise sur lui, en lui attachant les pieds et les mains entre lesquels on a fait passer un bois rond en le suspendant sur du feu. Il s’est gravement brûlé le dos, jusqu’au deuxième degré. Et dans ses remuements, il a coupé la chaine et à chuté pour tomber en se fracturant par deux fois de suite le bras gauche. Gravement blessé et atteint à la fois dans sa dignité, son intégrité et son honneur, il s’est retrouvé à l’hôpital militaire du camp Samory Touré pour des soins, où des officiers lui auraient demandé de monnayer son silence contre son recrutement dans l’Armée. Offre que le jeune homme a refusée », nous relate Me Frédéric Foromo Loua de l’ONG Mêmes Droits pour Tous (MDT).

Avec cette ONG qui œuvre pour la promotion et la protection des droits humains,  il a été procédé à la formalisation d’une plainte dont a été saisi le tribunal de première instance de Mafanco, pour que cet acte de barbarie « inouïe » soit réprimé. Et depuis 2012, la victime et son avocat ont porté plainte. Hélas, la justice s’est montrée incapable de faire avancer le dossier, regrette l’avocat.

« Même les mandats d’amener et de comparution qui ont été adressés par le juge d’instruction, aucun n’a abouti. Le Procureur a été dans l’impossibilité de faire venir ces gendarmes qui l’ont torturé et dont on a les noms dans le dossier. Finalement, nous avons été obligés de nous diriger vers la Justice internationale », confie-t-il.

L’affaire portée devant les juridictions supranationales qui condamnent la Guinée

« Au regard de l’incapacité affichée de la justice de traquer les auteurs de l’acte répréhensible, nous avons saisi la Cour de justice de la CEDEAO qui, dans un arrêt du mois d’avril (…), a condamné l’Etat guinéen à payer 940 millions GNF à titre de réparation du préjudice résultant de ces actes de torture. La Cour a également enjoint à l’Etat de rechercher ces criminels-là dans les rangs des forces de défense et de sécurité pour qu’ils soient confondus devant la loi pour répondre de leurs actes. Chose qui peine à être effective », déplore Me Loua, qui ajoute par la suite que pendant ce temps, Alsény Camara était toujours malade.

« Et chaque fois qu’il venait, on l’amenait chez le Pr Hassan Bah qui le soignait et lui donnait des produits. Finalement, la maladie s’est aggravée, parce que d’après les médecins, les brûlures avaient atteint ses intestins, qu’il y avait assez de plaies qui ont fini par évoluer. Et ces derniers moments, il est tombé gravement malade, se tordant d’atroces maux de ventre. Il a été transporté un premier temps à Maférinyah. Ensuite, à Ignace Deen. Et ce jeudi 17 octobre, il a succombé à ses blessures », relate le président de l’ONG les Mêmes Droits pour Tous.

Pour cet activiste des droits de l’Homme, ce décès intervient alors que les autorités guinéennes se targuent d’avoir réussi la réforme du secteur de défense et de sécurité. Une situation qu’il voit d’un autre œil, indiquant qu’on a engagé de fortes sommes pour dire qu’on a prétendument réformé ce secteur, alors que dans la pratique les résultats sont « maigres ».

« Les actes de tortures continuent de plus belle. D’ailleurs, à l’occasion des dernières manifestations du FNDC (Front national pour la défense de la Constitution, ndlr), nous avons été mis au courant de certains actes de tortures horribles. Donc, la torture, elle est toujours présente. Et l’Etat n’entreprend aucune mesure pour – un tant soit peu – inquiéter les éléments des forces de défense et de sécurité qui se livrent à ces crimes et qui ternissent l’image de l’Armée et celle de nos forces de sécurité. Rien n’est fait véritablement pour aller dans le sens de la poursuite et de la répression de ceux qui se rendent auteurs de ces pratiques », dénonce le président de l’ONG MDT.

Avancée, même si…

Toutefois, Me Loua fait remarquer qu’en 2016, lorsqu’on adoptait le nouveau Code pénal actuellement en vigueur, il a été procédé à la reprise de la définition de la torture, conformément à l’article 1er de la Convention des Nations Unies. Parce qu’avant, la torture n’était pas considérée comme une infraction à la loi en République de Guinée. Elle était plutôt considérée comme une circonstance aggravante d’une infraction, quand bien même que la Guinée avait ratifié la Convention des Nations Unies contre la torture.

« Donc, le travail n’avait pas été fait pour internaliser cette convention. Et aujourd’hui, la torture est une infraction autonome qui est réprimée en tant que telle. Ce qui est une avancée du point de vue de la loi, même si dans les faits et pratiques, rien n’en est véritablement quant à la poursuite des éléments qui se livrent à ces crimes odieux », revient à la charge, l’avocat.

Ayant appris la triste nouvelle annonçant la mort d’Alsény Camara par le truchement du père de celui-ci, Elhadj Fodé Bokar Camara totalement « abasourdi », l’avocat Foromo Loua ne compte pas lâcher du lest dans la poursuite de ce dossier. Tout en faisant noter encore que parmi les forces de défense et de sécurité, il y en a qui ternissent l’image de l’Armée.

« Il est important que ces brebis galeuses soient extirpées des rangs et sanctionnées à la hauteur de cette forfaiture. Mais ce n’est pas le cas. Et l’Etat ne veut pas prendre des actions d’envergure allant dans le sens d’inquiéter -un tant soit peu- ces criminels tapis au sein des forces armées. Mais le combat va continuer pour que la condamnation qui a été prononcée en sa faveur contre l’Etat soit payée et que les auteurs dont on a les noms soient arrêtés et livrés à la justice », promet-il.

Avis du ministère de la Justice

Joint au téléphone pour savoir où on en est dans la conduite de ce dossier, le conseiller en Communication du ministre intérimaire de la Justice, Garde des Sceaux a déclaré avoir eu connaissance de la condamnation de la Guinée par la Cour de justice de la CEDEAO, et qu’il ne sait réellement où on en est dans ce dossier qui avait fait couler beaucoup d’encre et de salive au lendemain de la sentence.

Quant à l’accusation selon laquelle Alsény Camara serait mort suite aux tortures dont il a été victime, Sékou Keita n’a pas entièrement admis celle-là, prétextant que c’est une autopsie qui doit le confirmer et l’infirmer. « Parce que les faits ont eu lieu il y a 7 ans », tente-t-il de nous rappeler.

L’un dans l’autre, l’Etat guinéen reste redevable du paiement de 940 millions GNF à la famille de la victime à titre de réparation du dommage à elle causée. Cela est établi.

Le décès d’Alsény Camara est survenu jeudi 17 octobre 2019, suivi de son inhumation le lendemain vendredi 18. Outre ses parents, amis et connaissances, le défunt laisse en deuil deux petits gosses, alors que sa famille s’apprête à accueillir son troisième enfant qui ne connaîtra pas malheureusement son papa, nous apprend-on.