Mory Kanté, cet « artiste multidimensionnel et protéiforme » vu par Jean Baptiste Williams

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C’est un témoignage digne d’une hagiographie de l’illustre disparu que le directeur national de la Culture a bien voulu apporter dans un entretien téléphonique accordé à Guinéenews© ce vendredi 22 mai, jour du décès de Mory Kanté.

Puisque Jeannot Williams fait un survol sur le glorieux parcours artistique du concepteur du célèbre Yèkè yèkè qu’il présente depuis sa première prestation scénique jusqu’à ses derniers jours, non sans énumérer les innombrables sésames que le défunt s’est adjugés à travers le monde. Lisez plutôt !

« C’est avec beaucoup de tristesse que je vais m’incliner devant la dépouille de notre cher aîné, je dirai, de notre cher ami et regretté Mory Kanté, l’artiste multidimensionnel et protéiforme. C’est une perte immense pour le peuple de Guinée, pour l’Afrique et pour le reste du monde car, Mory Kanté était classé dans la loge des plus universels musiciens africains, parlant de la musique et de la chanson.

Parler donc de Mory Kanté serait fastidieux, parce que d’abord il est d’une grande famille de griots, né à Albadarya. C’est la famille des grands griots Kanté de Kissidougou. Il y a eu de célèbres griots dans cette famille: je peux citer ses aînés comme Sékou Kanté qui était dans les célèbres Ballets Africains de la République de Guinée, et qui fut plus tard chanteur célèbre du Niandan Jazz de Kissidougou.

Il y a également Facely Kanté qui fut le premier guitariste qui a rejoint Keita Fodéba pour former les Ballets Africains. C’est un des grands maîtres de la guitare africaine. Il y a aussi Mama Kanté, la maman de Fodé Kouyaté, qui a été une grande cantatrice. Sans oublier Djély Laye Kanté, un grand guitariste, soliste et chef d’orchestre du Niandan Jazz de Kissidougou. Ça, c’est pour vous dire qu’il est d’un creuset artistique qui a un potentiel assez riche et qui a beaucoup donné à la Guinée et à l’Afrique.

Pour revenir sur les autres dimensions de l’artiste, je le côtoie depuis 1968, quand il montait pour la première fois sur scène, au Palais du peuple ici, à Conakry, avec le mini orchestre de Kankan. C’était en 1968. Et très jeune déjà, il a commencé par la guitare. 

Il accompagnait son frère Kabinet Kanté, mais aussi Laye Kanté qui est maintenant établi aux États-Unis. Je revois Djély Moussa Diawara qui jouait la kora en ce moment. Et c’est lui qui était à la guitare basse. Ce mini orchestre avait vraiment fait merveille en 68 sur la scène du Palais du peuple.

C’est après cela qu’il va prendre le chemin d’exil pour rejoindre sa tante à Bamako. Là-bas, il va commencer à affûter ses armes avec le Rail Band, en qualité de guitariste. Ce sera en même temps les débuts de Salif Keita qui va quitter et le laisser dans le Raï Ban. Et Mory jouait la guitare et le balafon. Donc, très jeune, il était déjà polyvalent. Mais il finira par le chant.

Alors, c’est le chant en fait qui va lui donner cette dimension qu’on lui connait. Et après le Rail Band à Bamako, la carrière va continuer en Côte d’Ivoire, ce grand carrefour culturel où il y avait un véritable bouillon culturel. En ce moment, c’était la plaque tournante. 

Mais là, c’est avec un orchestre traditionnel qu’il va animer à l’Hôtel Ivoire et dans certains hôtels. Et il y fera même son premier enregistrement – si vous faites attention à sa discographie – 100% traditionnel, avec la guitare, le balafon, la kora et les autres instruments traditionnels, évidemment plus une chorale pour l’accompagner.

De là, il partira à Lomé pour faire l’enregistrement de son premier Akwaba beach. Le premier yèkè yèkè d’ailleurs a été fait là-bas. Retour à Abidjan. Après Abidjan, c’est la France. Et tout de suite chez Constantin qu’on appelle Tintin, ce grand producteur et distributeur de la maison Barclay qui est un des majors en matière de production et de distribution des disques. La chose va commencer à prendre une certaine dimension. Et vous connaissez la suite.

Là aussi, de la musique traditionnelle, il va bondir dans la musique pop. Parce que c’est la génération pop, la génération des James Brown. Il va moderniser la tradition et entrer dans cette dynamique de la funk et même du disco, qui était à la mode en ce moment. Le voilà, avec Barkley, il va faire ce grand tube. Bruno Coquatrix aussi va le faire passer à l’Olympia. 

Et Yèkè yèkè va faire le succès que vous connaissez. Quand nous, on était animateurs, on ne pouvait se passer de Yèkè yèkè. Nous en étions très fiers. Il n’arrêtait pas de me dire qu’aujourd’hui il ne sait même pas le nombre de disques d’or qu’il a, parce qu’à l’époque, il fallait vendre 100.000 disques vynil (avant même les CD) pour avoir un disque d’or. 

Et je crois que Mory Kanté avait dépassé la quinzaine, pour ne pas dire qu’il avait obtenu une vingtaine de disques d’or, rien qu’avec ce titre. Parce que Yèkè yèkè avait été repris dans presque toutes les langues que vous connaissez sur la planète. Il en était fier. Nous en étions tous fiers, nous, en tant que Guinéens. Donc, il a porté très haut le drapeau.

Après Yèkè yèkè, les autres albums sont tous de très bonne facture. Je crois que maintenant, les gens auront le temps de les réécouter, de faire une nouvelle lecture de la musique de Mory Kanté. Moi personnellement, je sais que l’homme a produit tous ses albums avec beaucoup de sérieux et avec de très bons musiciens. 

Une fois, il était très heureux de me dire qu’il avait fait venir Carlos Santana, ce grand guitariste, pour jouer sur un de ses albums. Il m’a même fait voir des images de cette rencontre. C’était un des temps forts pour lui. Parce qu’il faisait venir beaucoup de musiciens. Il faisait des duos avec beaucoup de musiciens internationaux de très grande facture. Donc, c’était un monsieur universel comme je vous l’ai dit, un musicien polyvalent, protéiforme, qui aura tout donné.

Alors, le souvenir le plus grand et le plus intarissable que je garde de lui, c’était au deuxième Festival panafricain d’Alger en juillet 2009 à l’esplanade Riadh el feth. Sur cette grande place, je ne vous dis pas ce qui s’y est passé. Parce que tous les jours, il y avait deux grosses pointures de la musique africaine et mondiale qui se retrouvaient sur l’esplanade. Et après, c’était un mercredi si ma mémoire est bonne, Mory Kanté est passé après Youssou Ndour.

Mais je vous assure qu’il avait cassé la baraque. D’abord, la sono s’y prêtait. Moi, j’étais passé dans sa loge. Nous étions dans le même hôtel. Son manager Ryan était là. L’orchestre était au grand complet, parce que Mory Kanté, c’est une grosse machine. Il m’a même dit: ‘alors, mon ami, tu as vu? C’est ça ma véritable machine’. 

Et n’oubliez pas que sa kora voyageait toujours en business. Sa kora occupait une place entière. C’est pour vous dire toute la valeur qu’il avait accordée à cet instrument traditionnel pour le placer sur le toit du monde.

Ce jour, il a promis de donner un spectacle qu’il a dédié à la Guinée. Et Mory a cartonné, cartonné avec une armada de musiciens de grande classe et de grande facture, parce que vous savez, Mory Kanté, c’est beaucoup de cuivre, beaucoup de percussions et la kora très bien amplifiée qui surplombe tout ceci.

Et arriva Yèkè yèkè!

Alors là, j’ai vu tout ce grand public, plus de 60.000 personnes, entonner en chœurs Yèkè yèkè de Mory Kanté en guinéens, en bons africains. J’étais tout simplement fier. Et après, j’ai eu l’occasion de l’interviewer, une interview qui est passée dans Espace culture à la télévision nationale.

Tout fier, il a dit: ‘mon frère, mon ami, qu’en dis-tu ?’ J’ai dit non, tu as cassé la baraque. Tu as promis et tu as fait. Il a dit bon voilà, je ne peux qu’être fier d’avoir mis le public en haleine. Et pour vous donner l’étendue et l’envergure qu’avait cette esplanade, tous les jours, vous aviez plusieurs grosses cylindrées : de Ray Lema à Manu Dibango, de Youssou Ndour à Mory Kanté, de Salif Keita à Césaria Évora, d’Ismaël Lo à Kassav, ainsi de suite. Et pendant trois semaines, c’était la fête sur cette esplanade.

Mais la soirée de Mory Kanté restera mémorable au cours de ce deuxième Festival panafricain d’Alger au mois de juillet 2009. Onze ans après, je garde encore ces souvenirs. Et Mory Kanté nous quitte ce vendredi 22 mai 2020. Moi, je crois que nous allons le pleurer, mais nous n’allons jamais l’oublier. Car, les œuvres qu’il a laissées sont intarissables. C’est une musique transtemporelle, pour ne pas dire une musique éternelle qu’il a léguée à la postérité.

Et comme Dieu fait bien les choses, lors du Festival national des arts et de la culture de l’année dernière, le chef de l’État, le Pr Alpha Condé, bien que Mory Kanté ne fût pas sur scène, il a lui-même décidé de mettre le nom de Mory Kanté parmi les six récipiendaires de la plus haute distinction honorifique de la République de Guinée.

Donc, Mory Kanté, en plus de ses multitudes de disques et de distinctions raflés par-ci, par-là, son mérite a été reconnu en lui décernant le titre d’Officier de l’Ordre national du mérite de la République de Guinée. Ce qui boucle une carrière auréolée de gloires et de palmes. Également, au niveau de la Culture, il a été gratifié de la Médaille du mérite culturel sous la transition en 2010. Nous perdons en Mory Kanté un grand artiste, un musicien polyvalent et un grand homme de la culture. C’est une énorme perte pour la Guinée, l’Afrique et le reste du monde. »