Nadhel/Labé : Carrière de Hakkou Thiandhy, des jeunes paumés à la merci d’exploitants véreux

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Située à environ 15 kilomètres au nord-ouest de la ville de Labé, la carrière de Hakkou Thiandhy qui relève du quartier périurbain ‘’Nadhel’’, est l’une des plus grandes que compte la préfecture de Labé. Composée principalement de trois grandes montagnes, cette carrière emploie plus de 300 personnes dont en majorité des élèves et des étudiants, qui s’y déploient pour gagner leur pain quotidien par fois au prix de leur vie, a constaté sur place Guinéenews.

Le personnel de la carrière de Hakkou Thiandhy est divisé en différentes catégories ou groupes de personnes. Il y a d’abord les exploitants qui sont les responsables des galeries (entendez par là les tunnels dans lesquels le sable est extrait). Ensuite les piocheurs ou creuseurs (qui sont pratiquement en permanence dans les galeries) et en fin les transporteurs (qui comme leur nom l’indique sont chargés de faire sortir le sable des différents tunnels).

Sur place, les reporters de Guinéenews ont compté une vingtaine de galerie ouverte sur seulement deux montagnes de la carrière de Hakkou Thiandhy dans le quartier Nadhel de la commune urbaine de Labé. Et pratiquement, selon le constat de votre quotidien électronique, toutes ces galeries étaient opérationnelles avec des jeunes qui sont prêts à tout pour gagner leur pitance quotidienne.

Une main d’œuvre bon marché

Mamadou Aliou Sow, diplômé sans emploi qui est l’un des dizaines d’exploitants de sable de la dite carrière nous a d’abord fait découvrir ses différentes galeries avant de se prêter à nos questions. « Nous ont vient on fait un sondage ; c’est-à-dire toute cette montagne, nous on sait qu’il y a le sable en bas. Donc, on vient, on perse à un certain nombre de mètres, 6 à 7 mètres comme ça avant de commencer à trouver le bon sable. Donc, dès qu’on voit le sable, il y a des travailleurs un peu partout ici, on sélectionne, on achète des brouettes, des pioches, ensuite on creuse et on commence à faire sortir le sable», c’est par ces mots que notre interlocuteur plante le décor.

Pour ce qui est de la rémunération et les taxes versées à l’État, Mamadou Aliou Sow est on ne peut plus clair : « ici c’est le travail qui paye. Il y a un pointeur qui est là assis, il est là-bas. Les transporteurs rentrent et font sortir une brouette qui est rémunérée jusqu’à 1 800 GNF, 2 000 GNF. Maintenant celui qui est en train de piocher là-bas va prendre 500 GNF par brouette. Par ailleurs, les brouettes, les pelles, les pioches, les torches c’est à nous propriétaires de galerie de les acheter. Nous payons une autorisation d’exploitation qui s’élève à 3 millions GNF à la préfecture, alors qu’il y a au moins une dizaine de galeries rien que de ce côté. Mais c’est surtout un problème de route que nous avons ici », soutient-il.

Sur la présence massive des étudiants au niveau de la carrière, cet exploitant précise : « par exemple les étudiants qui sont à Hafia, surtout les forestiers qui n’ont pas de parents ici ; et ce qu’ils gagnent à l’université n’est pas suffisant ; donc ils viennent en groupe pour y travailler. Il y a au moins une vingtaine d’étudiants. Mais il y a toute sorte de personnes ici ; il y a des mécaniciens, des chauffeurs, des menuisiers, des mâcons, … on a un registre car c’est au moins 300 exploitants qui y travaillent », ajoute Mamadou Aliou Sow.

Creuser du sable au péril de sa vie

Élèves et étudiants se retrouvent aussi au niveau du piochage. C’est le cas de Haba Antoine, élève de la terminale science sociale rencontrée sur place : « comme les écoles sont fermées depuis l’apparition du Cvid19 chez nous, voilà pourquoi je suis venu ici pour me débrouiller. Avant j’étais transporteur, mais avec les difficultés et vu qu’il n’y avait pas beaucoup de creuseurs ; donc j’ai rejoint cet autre groupe. Donc, nous ont creuse et les autres transportent. Si le transporteur fait sortir 100 brouettes et qu’il gagne 100 000 GNF, nous on a 50 000 GNF en raison de 500 GNF par brouette. Mais il y a beaucoup de risque. Dès qu’on constate des fissures, c’est nous les creuseurs qui règlent le problème avant qu’il n’y ait catastrophe », explique-t-il.

Le transport, plus rémunérateur que les autres sections

C’est vers le transport que la majeure partie des jeunes préfèrent s’orienter, non pas parce que le travail est aisé, mais parce que la rémunération est meilleure  par rapport à tous les autres niveaux. Étudiant en première année à l’ENI (école normale des instituteurs) de Labé, Mamadou Saliou Kanté alias Massaka Ghetto youth, y travaille depuis décembre 2007.

« Ici le travail est difficile, ce n’est pas un travail aisé. Mais comme il n’y a pas d’emplois, on vient ici pour trouver de quoi subvenir, ne serait-ce qu’à nos besoins primaires, pour ne pas tout mettre sur le dos des parents. Moi je suis un transporteur de sable, je transporte avec les brouettes », a-t-il déclaré.

Jean-Pierre Haba, étudiant en licence 2, département Administration publique  à l’université de Labé, y travaille également depuis 2018: « à part Dieu, il n’y a pas de moyens pour échapper aux multiples risques qui sont ici. En plus, le matériel manque vraiment parce que normalement on devrait avoir des casques, des gangs, des chaussures de sécurité, … mais il n’y a rien de tout cela. Je demanderais au gouvernement d’aider les jeunes parce que le travail là, ce n’est pas un travail que les hommes devraient faire ; normalement c’est un travail mécanisé et cela est plus rentable. Moi je suis là pour gagner ma dépense et je peux gagner jusqu’à 130 brouettes par jour, c’est-à-dire 130 000 GNF », a-t-il laissé entendre.

Face à toutes ces difficultés, Mamadou Saliou Kanté alias Massaka Ghetto youth pense qu’il faut impérativement mettre en place un syndicat des travailleurs : « dans le quartier on dit que cet homme travaille à la carrière en se moquant. Tu es sous-estimé par certaines personnes qui ne veulent pas travailler. Elles disent que nous, on n’a pas peur de la mort comme on travaille à la carrière ici ; parce qu’ils considèrent les gens qui travaillent ici, surtout nous les transporteurs, comme des personnes qui n’ont pas peur. Alors que comme on dit, la mort frappe à la porte de tout le monde. Personne ne sait quand il va mourir. Nous les transporteurs nous devons même créer un syndicat ici pour défendre notre cause, parce que c’est nous les transporteurs qui souffrons de plus ici. Mais, on est mal payé parce que quand je viens dans un trou et que je dise, que je transporte la brouette à 1 000 GNF, le patron peut proposer 500 GNF. Donc, si je galère trop j’accepte. Mais s’il y avait un syndicat ici, on pouvait mettre en place un prix fixe par brouette », estime-t-il.

Tous ces jeunes dont l’âge varie entre 15 et 25 ans au maximum, travaillent au niveau de cette carrière comme des grands pour subvenir honnêtement et dignement à leur pain quotidien. Ce, malgré la multitude d’accidents mortels qui y sont de plus en plus fréquents. Le dernier cas en date est celui de deux jeunes qui y ont trouvé la mort la semaine dernière, lors d’une exploitation nocturne. Mais pas que : « c’est l’un de nos ancêtres qui est mort ici en première position au niveau de la montagne d’en face et depuis le corps n’a pas été retrouvé, et récemment là c’est deux autres jeunes qui y ont laissé leur vie. Bien avant ça, un autre jeune forestier y a également trouvé la mort», à en croire à Mamadou Tafsir Sow.

Selon lui également, c’est toute la Guinée qui se retrouve dans cette carrière : « toutes les ethnies se retrouvent dans cette carrière. En tout cas toutes les ethnies de la Guinée s’y retrouvent car rares sont les ethnies et sectes qui ne se sont pas retrouvées ici. Moi qui vous parle, suis là depuis le régime du président Ahmed Sékou Touré», ajoute-t-il.

Impacts sur l’environnement

Interpellé par Guinéenews sur les possibles impacts de l’exploitation des carrières de sable sur l’environnement dans la préfecture de Labé, Mamadou Kobéra Diallo, qui est l’autorité de tutelle locale, n’hésite pas de les assimiler à une ‘’catastrophe’’. « Toutes les carrières impactent l’environnement quelle que soit la nature. D’abord l’abattage des arbres ensuite le décapage des terres. Parce que l’eau va venir faire couler… pour soit provoquer des inondations ou des sècheresses qui viennent faire tarir les cours d’eau. Aussi le fait que dès qu’il y a une carrière, les populations viennent habiter à côté. En plus, les animaux sauvages aussi disparaissent parce qu’ils ne vivent que sur la terre. En gros voilà quelques conséquences dues à l’exploitation des carrières de sable », a-t-il expliqué.

Malgré tous ces impacts négatifs sur l’environnement, les collectivités ne bénéficient pas grand-chose en termes de recettes. En plus, un détournement semble avoir été décelé par le maire de la commune urbaine de Labé.  « On a un représentant sur le site mais qui ne nous rapporte pas grand-chose. Parce que le code des collectivités dit que les recettes des carrières reviennent à la commune. Alors que nous constatons que les mines sont représentées, il y a le syndicat, il y a un jeune qui représente le secrétaire général de l’administration de la préfecture, je ne sais au nom de qui, le fils du général Traoré. En plus, il y a aussi le représentant du village qui est là. Peut-être que vous avez mené les enquêtes pour savoir combien un camion paye par chargement. C’est 45 000 GNF et ce montant est reparti entre le représentant du général de l’administration, le représentant des mines, le représentant de la commune, le représentant du village et les 5 000 GNF reviennent au représentant du syndicat des transports et mécanique générale… Pourtant ces recettes-là doivent être partagées peut-être je suis en train de vérifier, entre les mines et la commune. Sinon, ces recettes reviennent exclusivement en principe à la commune. C’est nous qui devons œuvrer et planifier un plan de développement local du village. Mais de nos jours le constat que nous avons fait, ils n’ont ni forage ni école. Car, ils n’ont que trois salles de classes. Donc, on est en train de mener des enquêtes pour voir comment cet argent du village est géré et par qui ? On nous dit que c’est le chef du secteur mais qu’est-ce qu’il fait de cet argent », s’interroge Mamadou Aliou Laly Diallo, le maire de Labé.

Aux dernières nouvelles, toutes les activités sont interdites pendant la nuit au niveau de cette carrière. Ce, pour tenter de limiter les accidents mortels a appris Guinéenews de sources concordantes.

Alaidhy Sow de retour de Hakkou Thiandhy, pour Guinéenews.org