Politique : Le peuple doit-il croire à ses leaders politiques ?

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Auteur : Aboubacar Fofana, ingénieur en Structure, chroniqueur de Guinéenews©, à Victoria Ville, Canada 

La morale dominante considère que le mensonge est une mauvaise chose parce qu’en mentant il arrive que nous causions d’énormes torts aux gens. Et pourtant, l’histoire nous montre que le recours au mensonge a parfois permis de sauver nombre de vies menacées sous la torture ;préserver la dignité de personnes fragilisées par la terreur d’une humiliation grave ; réconcilier des nations en guerreetc.

À cet égard, le mensonge est semblable à la vérité: il a une double face. Car, il y a des vérités qui peuvent être dangereuses à dévoiler et il y a des mensonges qui peuvent s’avérer vitaux à proférer. Ce qui semble donc important dans le fait de mentir, c’est le motif qui le suscite. Il n’y a de mensonge que dans une relation en fonction de l’enjeu que recouvre cette relation et de la perception de celui qui le détecte.

Ainsi, le mensonge n’a pas la même signification ni la même portée selon que l’interlocuteur est singulier ou pluriel, ou que le locuteur parle en privé ou en public. Lorsque celui-ci parle sur une scène publique, et qu’il est investi d’une certaine charge, le mensonge a un effet de retour sur lui, lui imputant une certaine responsabilité. D’où l’importance d’examiner le cas du mensonge en politique.

Tout leader politique sait qu’il lui est impossible de dire tout, à tout moment, et de dire les choses exactement comme il les pense ou les réalise, car il ne faut pas que ses paroles entravent son action. Il lui faut jouer de stratégies discursives pour ne pas perdre de sa crédibilité. Il veut rester crédible en toutes circonstances. Nombre de penseurs considèrent que le leader politique n’a pas à dire la vérité, mais à paraître dire le vrai. Par exemple Machiavel, pour qui le prince doit être un « grand simulateur et dissimulateur », ou Alexis de Tocqueville pour qui certaines questions doivent être soustraites à la connaissance du peuple qui « sent bien plus qu’il raisonne ».

Le leader politique peut se trouver en situation de candidature électorale s’adressant à des électeurs à qui il propose un projet sans savoir s’il pourra le tenir ; il peut se trouver également en situation d’élu s’adressant à ses concitoyens à qui il annonce les mesures qu’il compte prendre pour résoudre une crise, mais sans savoir s’il pourra honorer ses engagements ; il peut aussi être mis en cause dans différentes affaires et être soumis à un interrogatoire de la part des médias, voire de la justice. Dans chacun de ces cas, il sera conduit à employer diverses stratégies pour éviter de déchoir. Nous nous intéressons ici à quelques unes de ces stratégies les plus répandues.

La stratégie du flou consiste, pour leader politique, à faire des déclarations suffisamment générales, alambiquées et parfois ambiguës pour qu’il soit difficile de le prendre en défaut, de lui reprocher d’avoir menti sciemment. Par exemple, le président Alpha Condé, lors du Conseil des ministres tenu le 27 juin dernier, a déclaré : « je prends acte de la volonté du gouvernement d’aller au référendum pour une nouvelle constitution reflétant l’aspiration légitime du peuple […] ». Qui ne comprendrait pas que cela ouvre la voie à la possibilité d’autres mandats présidentiels ?Deuxième exemple de la stratégie du flou : En 1993, après avoir déclaré publiquement que tout « militaire voulant faire de la politique doit quitter la tenue militaire », le feu Général Lansana Conté avait pourtant déposé sa candidature pour la présidence de la République. Or, cette déclaration avait fait croire à l’opinion publique que l’armée ne serait pas candidate aux élections à travers un de ses éléments ou représentants. Beaucoup de gens se demandaient à quel titre il allait conduire son mandat s’il était élu. Et la Cour suprême, saisie à l’époque par l’opposition qui contestait la candidature du Général Conté, avait elle-même délibérée en faveur de ce dernier en arguant le fait que le Général Conté avait bénéficié d’une mise en disponibilité spéciale validée par décret et que celle-ci était antérieure à la date de dépôt de sa candidature.Au fil du temps, il est apparu clairement à tous que cettemise en disponibilité spéciale n’était qu’une astuce politicienne et que le président Conté resterait jusqu’à mort le Général de Brigade, président de la République, Chef du gouvernement et de l’armée.

La stratégie du silence est celle qui jauge qu’annoncer ce qui sera effectivement réalisé à terme provoquerait des réactions violentes empêchant de mettre en œuvre ce qui est jugé nécessaire pour le bien de la communauté. Garder le silence sur un accord scandaleux, sur une erreur inexcusable ou sur un projet inhumain n’est donc pas seulement une technique politique, c’est « un de ces vices qui font régner », écrit Machiavel. En Guinée, cette stratégie a été et est encore fréquemment pratiquée par les Chefs d’États. De Sékou Touré à Alpha Condé en passant par Lansana Conté et Dadis Camara. D’aucuns fomententun coup d’État à la suite duquel ils font assassiner tous les adversaires qui représentent à leurs yeux une menace pour la pérennité de leur pouvoir et jouent la carte d’innocentesvictimes en organisant des funérailles nationales et en pleurant sur leurs cadavres.  Tandis que d’autres vont parfois plus loin jusqu’à mettre la sûreté de leur pays en cause pour parvenir à leurs fins.

La stratégie de la raison suprême se produit chaque fois que le leader politique a recours à ce que l’on a coutume d’appeler la raison d’État. Le mensonge public est alors justifié parce qu’il s’agit de sauver, à l’encontre de l’opinion, ce qui est bon pour la nation. Platon défendait déjà cette raison « pour le bien de la République », et certains leaders politiques ont eu recours à celle-ci, souvent de façon implicite, en des moments de forte crise sociale.Par exemple, la complicité dont se rendent coupables certains chefs d’États avec l’ancienne Métropole colonialiste antihumaniste dans maintes affaires sombres.Dans un livre publié en septembre dernier (Nos chers espions en Afrique), Antoine Glaser parle même d’une «prime à la stabilité » qu’accorderaient certains présidents africains à l’ancienne puissance coloniale en échange du soutien de celle-ci à leur éternité au pouvoir.

En fin, il y a la stratégie de la dénégation qui consiste à tout simplement nier les faits, ou bien à détourner la véritépour réaliser une cause personnelle. Le leader politique a recours à celle-ci lorsqu’il est pris dans des affaires troubles, généralement révélées par les médias et qui le conduisent parfois à une action en justice. Si ce dernier est effectivement impliqué dans une telle affaire, sa démarche consisterait à donner un faux témoignage. Ce type mensonge politique a longuement été pratiqué en Guinée sous le premier régime. Le peuple de Guinée se souviendra à jamais de l’attitude du président Sékou Touré vis-à-vis des victimes de tous les complots tantôt imaginaires, tantôt fomentés par lui et ses bourreaux à cette époque.

Pour conclure, disons qu’en politique la généralisation du mensonge et de la défiance, de la perte de confiance de chacun à l’égard de tous révèle que la société tend à s’orienter vers ce que Thomas Hobbes a nommé un « état de guerre », orientation à laquelle il est difficile de résister.