Présidentielle du 18 octobre : en route vers l’élection de tous les dangers !

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Comme tous les autres pays africains, la Guinée a été invitée à s’engager, au début des années 1990, dans un processus visant à faire évoluer son mode de gouvernance vers un modèle que les pays du Nord considèrent comme universel : la démocratie à l’occidentale. L’exercice s’est avéré si compliqué que les leaders politiques se confondent souvent  sur les programmes appliqués face aux nombreux défis qui les attendent. La démocratie à l’occidentale est tellement difficile que les militants ou mieux les populations ont du mal à comprendre les discours des leaders politiques qui aspirent à la Magistrature Suprême.

L’analyse du comportement des chefs de partis politiques vis-à-vis des populations, lors des échéances électorales, nous conduit à nous interroger sur le bien fondé d’une greffe qui a du mal à prendre.

Comme nous le savons, avant le retour  du multipartisme, les électeurs guinéens avaient l’habitude d’être sollicités non pas pour choisir leur président ou leurs députés mais plutôt pour confirmer des candidats qui avaient été préalablement désignés. Il s’agissait donc d’une falsification du suffrage universel. Ainsi, avec l’avènement d’un « vrai » processus démocratique dans les années 1990, le geste de déposer un bulletin dans une urne,  un acte à haute portée.

Malheureusement la classe politique guinéenne n’a pas saisi cette opportunité pour moraliser le système et éduquer les militants. Au contraire, le pouvoir  et l’opposition se sont adossés au vote communautaire et régional pour  abandonner  les citoyens, sous couvert de démocratie, sur le chemin sans vraiment comprendre les tenants et les aboutissants de cette nouvelle donne. On se plait donc à voir les mouvements de masse se ruer aveuglement sur les places publiques où se tiennent des meetings politiques.

Ce constat est délicat dans la mesure où il induit l’idée que certains pays africains ne sont pas « mûrs » – le terme est sans doute mal choisi – pour un système politique exogène, fût-il considéré comme celui qui doit prévaloir sur toute la planète.

Une élection de tous les dangers!

À quelques semaines de l’élection présidentielle en Guinée, Guineenews décrypte les rapports de force politiques actuels qui prévalent à Conakry et les possibles configurations d’ici la tenue du scrutin.

« Les vrais môgôs ont des principes, les vrais môgôs sont pas caméléons… Political brouhaha ».  C’est un titre récent de la star ivoirienne, Alpha Blondy, faisant écho à un morceau plus ancien d’une autre star, Tiken Jah Fakoly, « Trop de blabla ». Ces textes dénoncent la déconnexion d’une classe politique africaine par rapport aux problèmes des populations, son manque de respect, son absence de vision et de projet.

Est-ce valable pour la Guinée de ce début  d’élection présidentielle 2020 ? Si l’on fait un rapide tour d’horizon de la situation à moins de 21 jours de l’élection présidentielle d’octobre 2020, assiste-t-on à une version soft de Game of Thrones en mode Rivières du Sud, les dragons en moins, les crocodiles en plus ? Le lecteur jugera. Plus sérieusement, le jeu politique guinéen pose des questions qui se retrouvent à des degrés divers dans nombre de pays ouest-africains. C’est en ce sens qu’il peut être intéressant.

Disons-le d’emblée, la Guinée mérite mieux que le débat politique actuel qui agite les cénacles et les observateurs sans vraiment prendre en compte les aspirations réelles des populations.

Rappelons brièvement le contexte. La période de 2006-2010, La Guinée traverse une turbulence. Après les quatre ans de crise sociopolitique et économique, le pays était complètement à terre. Le Syli, symbole du pays, a donc pataugé pendant une décennie dans les problèmes.  Et arriva Alpha Condé en 2010.

Tout est à plat et tout est urgence. Il faut s’atteler à la reconstruction. Celle-ci passe notamment par la réconciliation, la remise en route de l’administration, la reconstruction des infrastructures, etc. Scénario assez classique pour une sortie de crise mais demandant des efforts titanesques au vu de l’état du pays. Cinq ans plus tard, l’élection présidentielle de 2015 verra la réélection du Pr Alpha Condé, toujours soutenu par une dizaine de partis politiques, face aux candidats de l’UFDG de Cellou Dalein Diallo et de l’UFR de Sidya Touré.

Durant les deux quinquennats Alpha Condé, la Guinée fait des pas. Certains quartiers de Conakry se métamorphosent, l’eau et l’électricité reviennent peu à peu. Si l’on suit les indicateurs économiques. Alpha entend faire de la Guinée un pays émergent–l’émergence, mot valise, très à la mode en Afrique lors de la dernière décennie– telle est la petite musique que développe le pouvoir.

Qu’Alpha Condé a-t-il vraiment fait de ses dix ans ?

La fameuse émergence ne parle guère aux populations empêtrées dans les difficultés quotidiennes et finalement assez peu aux bailleurs. L’émergence est devenue un bruit de fond que quasiment personne n’écoute. La Guinée brandit des taux de croissance impressionnants. Cependant, son Indice de développement humain, même s’il est en progression, reste « faible » selon l’ONU. En 2019, elle occupe un rang peu honorable et près de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté (un peu plus d’un tiers selon le gouvernement). On le sait, de bons taux de croissance ne sont pas nécessairement synonymes de développement pour les populations.

En effet, si les avancées sont évidentes, certes à des degrés divers, il suffit d’avoir parcouru le pays durant toutes ces années pour s’en apercevoir, plusieurs interrogations demeurent.

La machine étatique est encore assez fragile. Les séries de grèves et de mouvements de protestations dans les quartiers de Conakry et dans les villes de l’intérieur en ont été une illustration. La réforme du secteur de la sécurité reste perfectible selon nombre d’experts. Ce n’est pas un hasard si, après ces problèmes, Alpha Condé a déplacé son fidèle compagnon du ministère  des Affaires Présidentielles à celui de la Défense et procédé à diverses nominations permettant de neutraliser plus encore certains soldats « réfractaires » afin d’apaiser les tensions.  Par ailleurs, la situation sécuritaire sous-régionale n’est pas au beau fixe ;. Concernant la fonction publique, le pays, comme ses voisins, est régulièrement touché par des mouvements de grogne et des grèves, d’enseignants notamment.

S’agissant du climat des affaires, les réformes entamées ont un impact encore insuffisant, ce qui est fort dommageable au vu du potentiel du pays. La Guinée est également un pays très endetté à l’instar de nombre de ses homologues. La corruption reste toujours prégnante, certes beaucoup moins que dans certains États limitrophes. Quant à la corruption de rue, le petit billet qu’on glisse au policier ou au fonctionnaire pour lui « mouiller la barbe », elle se porte à merveille. L’Agence d’Autorité et de Régulation de Passations des Marchés ressemble toujours à une coquille plus ou moins vide.

Autre problème, la réconciliation est toujours quelque peu virtuelle sous bien des aspects. L’arrivée d’Alpha Condé a provoqué un « rattrapage » au profit des groupes d’amis et autres courtisans et il suffit de voir ce qui se dit sur les réseaux sociaux pour s’apercevoir que les tensions subsistent.

Dans un pays où chaque année au moins 3 à 5000 jeunes arrivent sur le marché du travail, la question de l’emploi est un défi colossal, loin d’être évident à relever. Et les annonces des  millions d’emplois créés depuis 2011 ne semblent guère convaincre.

Au niveau des infrastructures, si les choses avancent, les besoins restent de taille (fourniture en eau et en électricité, logements, écoles, hôpitaux et dispensaires, routes, etc.). Le Pr Alpha Condé  ne s’était d’ailleurs pas trompé en insistant sur les progrès réalisés en la matière lors de son discours du lancement de la campagne.

Le coût de la vie est une donnée fondamentale. En effet, si l’on va au-delà des images d’Épinal des centres commerciaux de Conakry  de type Prima Center et autres ne profitant qu’à une classe moyenne encore très embryonnaire, la vie quotidienne des guinéens est difficile. Les galeries marchandes pour les riches étrangers et guinéens privilégiés sont inaccessibles pour l’écrasante majorité. En outre, les augmentations impromptues (des prix de denrées alimentaires, etc.) passent mal. D’autant plus que les populations voient leurs élites s’enrichir. Ainsi, les publicités pour  les entreprises minières qui parfois parsèment les panneaux publicitaires de Conakry peuvent laisser songeur. D’un côté, il y a le business class, et de l’autre, le gamin de Dabondy ou de Coronthie, rêvant d’Europe, que l’on retrouve mort dans la Méditerranée. Deux images, deux raccourcis, qui traduisent symboliquement deux réalités du pays.

Du Référendum à la nouvelle Constitution

Cela fait longtemps que l’élection présidentielle de 2020 est dans toutes les têtes du personnel politique guinéen.. Après le vote d’une nouvelle constitution en 2020  créant  la quatrième République, de Guinéens pensaient que la mouvance présidentielle allait  présenter son dauphin pour calmer les esprits et clouer au pilori le Front National  pour la Défense de la Constitution(FNDC). Mais rien ne s’est déroulé comme prévu. On connaît la boutade.

Si quelqu’un dit avoir compris le jeu politique guinéen, c’est qu’il est  spécialiste… Rembobinons pour essayer d’y voir plus clair. En août dernier, la convention du parti présidentiel se déroule dans une ambiance festive. Il annonce d’une manière non voilée la candidature du Pr Alpha Condé. On bourre le Palais du Peuple à coups de welcome pack et de cars venus de toutes les régions du pays. Les annonces grandiloquentes et déconnectées, les envolées lyriques de type « 2020 déjà gagné », atteignent des sommets. L’opposition en mode pro-Cellou n’est pas non plus en reste dans la surenchère. On allait voir ce qu’on allait voir, tel était le narratif prévu.

 Du côté de l’UFDG, tout porte-à-croire que Cellou Dalein, « bon pied bon œil », est  le candidat  idéal. Comme nombre d’opposants du continent ou d’ailleurs, il est la seule pièce pour le changement. Il suffisait de lire ses dernières interviews dans la presse pour s’apercevoir de la teneur de ses propos concernant l’avenir du pays et de ses habitants. La seule chose que l’on en retient est le mot alternance. Voir le natif de Dalein à la tête du pays ne serait pas nécessairement une mauvaise nouvelle pour les guinéens. Son passage à la tête de plusieurs départements ministériels n’ayant pas été nécessairement, des  échecs.. À l’heure actuelle, il semble être prêt à presque tout pour aller s’asseoir à la présidence, comptant jouer sur une corde anti-Alpha.

Face à cela, malgré des annonces sur la tenue d’élections bien évidemment libres et transparentes, le camp présidentiel montre des signes de durcissement. Ce n’est pas parce que l’opposition est cassée que les choses sont pliées. Il faut parler, communiquer auprès des populations autrement qu’à coups de messages technocratiques et donc incompréhensibles pour le quidam moyen, il faut se rassurer et montrer qu’on a encore une vision pour le pays et ses populations, Le raidissement du pouvoir se traduit dans les faits par diverses péripéties qui viennent alimenter le feuilleton politique, des tracasseries et vexations touchant les opposants (la validation du fichier électoral…) à des mesures plus drastiques, à l’instar du maintien en prison de certains militants de l’opposition.

Les grands oubliés dans ce triste jeu, les Guinéens…..

Rappelons qu’en Guinée, l’âge médian est de 19 ans et qu’environ soixante-dix pour cent de la population a moins de 35 ans… Les autres candidatures émanant d’acteurs souhaitant témoigner ou grappiller quelques places ne seront qu’anecdotiques. Et, dix ans après, on assiste au match retour avec les mêmes. Pas sûr qu’il y ait beaucoup de monde dans les gradins et que la rencontre passionne véritablement le public, si ce n’est les supporteurs les plus convaincus… Voir toujours les mêmes  sur le devant de la scène ou dans les coulisses peut laisser pantois. Que dire de certains membres de leurs entourages : les uns ne veulent pas lâcher l’affaire, les autres entendent reprendre leur part du gâteau, et finalement peu leur importe les Guinéens. Pourtant en Guinée, il existe une génération de jeunes leaders potentiels, étouffée la plupart du temps par des pratiques old school, qui ne demande qu’à éclore…

Aujourd’hui donc, tout ce, à quoi nous assistons se place plus globalement dans un contexte de « retour de l’autoritarisme » en Afrique pointé par nombre d’analystes.

Ainsi, dans les semaines  à venir, on risque fort de voir le microcosme politique continuer de se radicaliser, les déclarations incendiaires devenir la norme, notamment chez les seconds rôles prêts à tout pour exister et se faire entendre. On verra les mêmes propos délirants et haineux se propager plus encore sur les réseaux sociaux, etc. Le tout sur fond d’alliances improbables faites et mal faites, défaites et refaites, de coups bas, de menaces plus ou moins voilées et autres arrestations intempestives. Qu’en dire ? Rien.

Grands oubliés dans ce triste jeu : les Guinéens, qui n’ont guère envie de revivre la crise de 2006-2007 et les tueries du 28 septembre 2009… Mais actuellement, qui leur parle vraiment ? Qui prend vraiment en compte leurs difficultés et leurs aspirations par-delà les déclarations banales ou les discours fleuves ? Personne.