Prison, consultations politiques, législatives, mésentente au sein de l’opposition : Dr Faya déballe tout

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Dans une grande interview qu’il vient d’accorder à votre quotidien en ligne, Dr Faya Millimono, président du Bloc Libéral (BL), s’est largement exprimé sur l’actualité socio-politique, la marginalisation de son parti ans le choix au niveau des démembrements de la CENI, la situation des détenus de la Maison centrale et les attaques rebelles de 2020 contre la Guinée. Lisez :

Guinéenews.org : le chef de l’Etat souhaite avoir de larges consultations avec les acteurs sociopolitiques du pays pour la tenue rapide des législatives avant fin 2019. Il a, à cet effet, chargé son chef de gouvernement de diriger ces consultations. Chose rejetée d’avance par le Front national de défense de la constitution (FNDC) qui ne veut discuter que du processus électoral et non de changement de Constitution. Quelle est la position du Bloc Libéral dont vous êtes le président ?

 Dr Faya Millimono : comme nous l’avons dit au sortir de la rencontre du FNDC, je vais rappeler ici que nous en sommes membres fondateurs du FNDC. Ici où nous sommes assis (domicile de Faya (ndlr), j’ai eu la visite, à plusieurs reprises, de Sékou Koundouno du Balai citoyen et de Abdourahmane Sanoh de la PECUD. Donc le BL a activement participé à la conception du FNDC. Donc, nous sommes à part entière membres de cette coalition pour protéger notre constitution. Nous avons fait nôtre la déclaration qui a été lue devant la presse et nous continuerons à mener ce combat. Il faut que nous rappelions au peuple de Guinée qu’au BL nous menons le combat des idées, le combat contre un système, pas contre un individu. La Guinée a connu la modification de la Constitution par le passé. Lansana Conté, incontestablement, a été un excellent soldat, qui a honorablement servi la Guinée. Et, qui a eu l’opportunité en 1984 d’accéder à la magistrature suprême par suite d’un coup d’Etat. Il est le père de la démocratie guinéenne. Même si les gens semblent aujourd’hui dire le contraire. Il est le père de la liberté de la presse, du multipartisme dans ce pays. A un moment donné, il était fatigué, c’était visible. Je me rappelle, le défunt Jean-Marie Doré avait dit à un moment que Lansana Conté était malade. Cela lui a causé des ennuis, mais c’était vrai. Les gens ont créé des « LAC » (mouvement ou coalition politique). La Guinée était remplie de lac, MOSALAC, MAMALAC, le « koutoukoutou » a continué jusqu’à ce que le pays est allé en faillite. Après qu’ils aient obtenu un 3ème mandat pour le Général Lansana Conté qui était malade, qui ne contrôlait plus rien, ce sont ceux qui qui écrivaient les décrets, on écrivait un décret le matin, un autre contredisait la nuit. La Guinée a payé le prix le plus cher. Combien de jeunes gens ont perdu la vie dans les années 2000 ? Combien de dégâts matériels nous avons enregistré ? Est-ce que les gens croient vraiment que les Guinéens sont prêts à revisiter cette page de l’histoire ? Non ! Pour rien au monde. Donc nous disons aux Guinéens, rappelez-vous des années 2020, 2006, 2007, 2008, 2009, 2010 et au-delà. Combien de jeunes gens, à la fleur de l’âge, ont perdu la vie pour que la Guinée soit démocratique et respectueuse des droits et libertés ? C’est le sens du combat qu’on est en train de mener. Et donc on le mène parce que nous avons la conviction que c’est le meilleur choix. C’est pourquoi nous disons à ceux qui sont en train de rééditer cet exploit de nous faire croire que si on ne reconduit pas Alpha Condé, c’est l’opportunité extrême qu’on aura perdue, je leur dit non. Partout où ça avance ailleurs, c’est quand quelqu’un qui est devenu président a compris qu’après lui, il y a d’autres qui peuvent venir avec des programmes et des projets encore plus novateurs. Et c’est ce que nous voulons.

Guinéenews.org : à quoi bon de refuser le dialogue s’il peut permettre aux acteurs sociopolitiques de débattre de toutes les questions d’intérêt national ?

Dr Faya Millimono : le dialogue n’a pas été refusé par le FNDC. C’est par rapport à la nouvelle Constitution. Débattre sur la nouvelle constitution, c’est comme si on négociait le fait que les Guinéens aient droit à la vie. Ça c’est un principe affirmé par notre constitution. De la même manière qu’on ne va pas négocier avec quelqu’un pour que les Guinéens vivent, on ne peut pas négocier pour que la Constitution que nous avons demeure. Cette constitution n’a fait du mal à personne. C’est en vertu de cette constitution que deux fois, nous avons été aux élections et deux fois, Alpha Condé a été élu. Et donc cette constitution ne l’a pas empêché de construire des routes dignes de ce nom. Ce n’est pas la constitution qui a inspiré les gouvernants du régime d’Alpha Condé de faire des marchés de gré à gré pour permettre à des cousins, des frères de peindre nos voies publiques avec des peintures noires qu’on a appelé le goudron. Ce n’est pas la constitution qui a empêché qu’on prenne à bras le corps l’éducation de nos enfants ; qu’on prenne à bras le corps la santé des Guinéens. Aujourd’hui, la Guinée est comme un pays sinistré. La constitution n’a absolument rien à y voir. Est-ce que la constitution ne peut pas changer ? Mais bien sûr, ça peut évoluer. Mais est-ce que ce n’est pas la priorité aujourd’hui ? Je dis non ! Allez sur les réseaux sociaux. Combien de Guinéens sont en détresse un peu partout à travers le monde ? Nous sommes devenus la risée. Il faut qu’on prenne conscience de cela. Donc si le dialogue, c’est sur la question du processus électoral, on a une Assemblée nationale qui est périmée aujourd’hui. Nous n’avons pas de fichier électoral, l’audit a été fait, pas par des Guinéens, mais des étrangers. Ils ont trouvé qu’il y a des doublons, ils ont trouvé qu’il y a au moins 1 million 500 mille électeurs qui n’ont ni empreinte digitale, ni photo dans un fichier dit biométrique. On soupçonne la présence des enfants dans le fichier, des gens déjà morts dans le fichier. C’est pourquoi la recommandation principale des auditeurs a été de faire en sorte que tous les électeurs reviennent devant les CARLE (Commission administrative de rétablissement des listes électorales). Autrement dit, pour que vous soyez retenus comme électeurs, il faut venir confirmer que vous êtes bien vivants, vous avez bien l’âge de 18 ans, etc. Celui qui ne vient pas devant les CARLE, c’est comme s’il ne vit plus ou comme s’il n’avait pas l’âge au moment de son enrôlement. Voilà le travail que les auditeurs nous ont recommandé. Aujourd’hui, on n’a même pas d’opérateur de saisie. Si nous avons l’opérateur aujourd’hui, ça veut dire que l’opérateur, à partir de maintenant jusqu’à deux semaines, va faire venir ses quittes. Là où il va les prendre on ne sait pas, mais pour que ces kits soient utilisés par les Guinéens, il faut les recruter, les sélectionner et les former. Ce n’est pas en un jour que ça peut se faire. Lorsque les gens sont formés, il faut les déployer sur l’étendue du territoire y compris dans les ambassades où les Guinéens ont le droit de voter pour pouvoir faire cette révision. Lorsque que le déploiement est fait, il faut former les gens qui vont faire les agents recenseurs. Il faut les préparer. Ce n’est pas le travail d’un jour. Après tout ce travail, il faut aller à la collecte d’informations sur l’étendue du territoire et à l’extérieur. Après l’enrôlement, il faut que ces données soient traitées. Et, une première liste provisoire imprimée, affichée sur toute l’étendue du territoire national, y compris à l’extérieur pour que les gens viennent vérifier l’exactitude de leurs noms et photos. C’est après cela que les dernières corrections sont faites pour avoir un corps électoral. On ne peut pas amener aux urnes un corps électoral qu’on ne connait pas. Aujourd’hui, on n’a pas de fichier. Nous devrions nous préoccuper de cela. Mais on ne se préoccupe pas de ça. On a des ordures qui nous envahissent aujourd’hui et qui mettent en danger la santé publique des Guinéens. On n’a pas d’infrastructures. Plusieurs villes sont aujourd’hui coupées, les unes des autres. Toute la Forêt est condamnée aujourd’hui à cause de Guéckédou. Vous prenez de la banane à N’Zérékoré, c’est autour de Guéckédou que vous allez perdre 50% de vos marchandises. Ce sont-là des priorités. L’éducation de nos enfants, on vient de faire échouer des enfants, parce que le Bac est devenu, pas un examen, mais un concours. Parce que le gouvernement, obligeant quasiment les Universités privées à mettre la clé à la porte, ne prend plus au Bac que le nombre qui peut être accueilli par les universités publiques. En 9 ans, je ne crois pas si le Président Alpha Condé ait construit une université. Donc la même capacité d’accueil de nos universités qu’on avait à la mort de Lansana Conté, c’est la même aujourd’hui. Donc on préfère faire échouer 70 à 80% des jeunes Guinéens parce que simplement l’Etat préfère financer les « Mamaya » que de donner des bourses pour permettre aux enfants d’aller étudier dans d’autres universités en plus des universités publiques qui n’ont pas de capacité suffisante. Voilà des priorités aujourd’hui pour le peuple de Guinée. On veut nous faire tourner cette affaire de constitution pour la priorité des priorités. Voilà pourquoi nous nous battons contre ce système. C’est un système qui sait tourner l’inutile en priorité. C’est un système fondé sur l’impunité, le clientélisme, la corruption, la délation, la division, la criminalité, etc. Ce système doit disparaitre pour que vive la Guinée.

Guinéenews.org : parlant des élections, une de vos priorités, c’est la révision du fichier électoral. Mais il se trouve qu’au sein même de l’opposition dont vous êtes membre, la représentativité de vos membres au niveau des démembrements de la CENI vous divise. Qu’en dites-vous ?

Dr Faya Millimono : on ne s’entend pas parce qu’on est en train de nous faire une lecture de la loi qui est complètement erronée. Les Guinéens se rappellent que les élections en Guinée étaient organisées par le ministère de l’Administration du Territoire. Les résultats n’ont satisfait personne, à part ceux qui volaient. Les deux côtés de l’échiquier politique guinéen se sont retrouvés, ils se sont entendus de doter la Guinée d’un organe inclusif de gestion du processus électoral pour garantir la transparence, la crédibilité des élections et préserver la paix. C’est la CENI. Elle n’a pas été créée sur la base du principe de proportionnalité. Ça voudrait dire qu’un candidat est différent d’un autre, un candidat est privilégiable par rapport à un autre. Et plus encore, si on avait créé la CENI sur la base du principe de proportionnalité, le PUP avait quasiment l’Assemblée nationale. Il avait le président. Donc on s’entendrait alors que le nombre de commissaires à la CENI centrale comme dans les démembrements, le PUP et son régime aient le plus grand nombre. Et aujourd’hui, on s’entendrait alors que le RPG avec sa mouvance auraient le plus grand nombre de commissaires et de représentants dans les démembrements. Ce n’est pas ce qui s’est passé. Si c’était sur la base du principe de la proportionnalité, la CENI  ne serait pas créée. Ce qui a été introduit dans la loi, qui est nouveau, et que nous dénonçons depuis que nous sommes actifs, il y a des lois qu’on est en train d’imposer au peuple de Guinée, qui n’ont rien à voir avec l’intérêt général. Ce sont des intérêts personnels. C’est comme si les gens se projetaient dans nos textes de loi. La loi a un caractère impersonnel. Mais aujourd’hui, les lois sont personnalisées. Ils ont créé, non seulement des dispositions discriminatoires dans la loi, mais puis qu’elle est loi, nous ne pouvons pas l’ignorer. Mais l’article 23 qu’ils évoquent pour justifier que les uns aient plus de commissaires dans les démembrements que d’autres, ne parle pas de proportionnalité. L’article dit simplement de tenir compte des résultats des dernières élections nationales et locales avant l’installation. Pourquoi il faut tenir compte de ça ? C’est pour déterminer quels sont les partis qualifiés pour avoir des représentants. C’est-à-dire ceux qui se sont présentés aux élections dernières, la probabilité qu’ils vont se présenter aux prochaines élections existent. Pour cette raison, la CENI ne s’est pas adressée aux plates-formes comme la COD, l’opposition républicaine ou la CPR. La CENI s’est adressée à des partis individuellement pour leur demander de choisir leurs représentants. Voilà la raison pour laquelle, lorsqu’on a trouvé que sur 1 977 commissaires que l’opposition doit choisir pour les démembrements, le BL n’a eu que 63 et l’UFDG en a eu 1 161, l’UFR en a eu plus de 360, je dis non, nous n’acceptons pas cela. Ça c’est comme si on veut faire disparaitre le BL. Nous ne disparaitrons pas. Nous sommes qualifiés pour avoir les représentants. Et ce qui nous a le plus étonné c’est dans les préfectures où sont allés comme délégués de la CENI, ceux qui appartiennent aux partis de l’opposition. Parce que le quota des 7 de l’opposition, partout où ils sont partis, le BL n’a pas eu un seul élément. Et nous avons pris à témoin la CENI, en envoyant des lettres à son président. On l’a signalé que les commissions de réception sont en train de refuser de prendre nos listes sous prétexte qu’elles ne sont pas consensuelles, mais en prenant d’autres listes qui ne sont pas non plus consensuelles. Ce qui veut dire que la CENI s’engage dans le deux poids, deux mesures. Et pour cela, nous porterons plainte pour que le droit soit dit.

Guinéenews.org : mais en attendant la plainte, quelle a été la réponse de la CENI à vos observations ?

Dr Faya Millimono : la CENI nous a dit, en tout cas on a invité tous ceux qui ont été envoyés à l’intérieur du pays d’exiger que les gens s’entendent, qu’il y ait des lises consensuelles. Elle n’a pas cessé de le répéter. Par contre, sur le terrain, ce n’est pas ce qui se passe. Prenez le cas de Matoto. Les représentants du BL étaient là, c’est un membre de la CENI qui est venu dire que ne doivent être membres des démembrements que ceux qui ont des représentants à la CENI nationale. Dans quelle disposition de la loi cela est dit ? C’est pourquoi nous disons à la CENI non. Je crois qu’il est extrêmement important que chacun agisse conformément à la loi. Si vous essayez de nous discriminez de façon illégale, nous porterons plainte et c’est la justice qui demandera à la CENI d’arrêter ce qu’elle est en train de faire pour que d’abord, justice soit faite et qu’on ait le nombre de représentants que nous méritons.

Guinéenews.org : à cette allure, avec tout ce que vous dénoncez, la tenue des législatives est-elle possible cette année ?

Dr Faya Millimono : ce n’est même pas parce qu’il y a cette cacophonie pour des démembrements que je suis convaincu, que les élections ne peuvent pas avoir lieu au courant de l’année 2019. La raison est simple. Je viens de dire que nous n’avons pas encore d’opérateur, nous n’avons pas encore de fichier et que pour obtenir le fichier, il y a une démarche avec des délais incompressibles. Très honnêtement, pour un peu ironiser, pour que les élections se tiennent au courant de l’année 2019, il faut que le pouvoir du Pr Alpha Condé ait la capacité de rendre l’année 2019 élastique comme le mandat des députés qui est devenu élastique passant de 5 ans à maintenant près de 6 ans. Voilà ce que nous pensons. Nous sommes à trois mois de la fin de l’année. Même la révision du fichier seulement, c’est sur 3 mois que la loi a prévu. Alors que là, il s’agit d’une reprise intégrale, parce que si tout le monde doit revenir devant les CARLE, ça signifie que c’est une reprise intégrale. Les trois mois deviennent donc incompressibles.

Guinéenews.org : une telle situation ne pourrait-elle pas favoriser un glissement de calendrier qui permettra ainsi une prolongation du mandat du Président Alpha Condé ?

Dr Faya Millimono : vous savez si cela doit se passer, ils seront blâmés, pas seulement le RPG, mais l’UFDG, l’UFR et d’autres, qui ont accepté de glisser maintenant. La raison pour laquelle on a dénoncé les députés périmés, c’est de ne pas donner la possibilité qu’en 2020 quelqu’un d’autre glisse. Qu’est-ce qu’on va dire au peuple de Guinée en 2020 si M. Alpha Condé reste au pouvoir au-delà de 2020 ? Les gens vont nous rappeler qu’il y a 114 députés dont le mandat était expiré il y a longtemps, qui sont encore en train d’émarger au budget de l’Etat guinéen. Quelle réponse on va leur donner ? Il faut qu’on soit sérieux et il faut qu’on soit constant. Quand on défend la Constitution, on défend aussi que les élections des députés se tiennent à bonne date. C’est depuis 2018 que nous avons demandé cela à la classe politique. Chacun a fait semblant d’entendre notre cri de cœur. Aujourd’hui la Guinée devient informelle, on agit de manière informelle. Aucune loi n’est prise en compte.

Guinéenews.org : Dr Faya, une de vos préoccupations a toujours été le respect des droits des citoyens. Vous avez séjourné à la Maison centrale. Un séjour qui vous a certainement permis de constater les conditions dans lesquelles les détentions vivent dans nos prisons. Pouvez-vous nous parler de vos constats ?

Dr Faya Millimono : le temps que j’ai fait en prison a été une autre école. Je suis d’abord enseignant. La première chose qui m’a frappée, c’est quand j’ai vu des enfants à l’âge de 5 à 6 ans là-bas passer de cale en cale. Ils se promènent, mais ils sont en prison. Quel environnement peut leur permettre de se préparer à une vie au sein d’une société ? Une autre chose qui m’a frappée, c’est quand j’ai vu des enfants emprisonnés à la Maison centrale au contact de ceux à qui on a reproché des crimes de sang. Qu’est-ce qu’on fait de l’influence de ces adultes sur ces enfants ? Est-ce que la Guinée ne peut pas se doter d’un centre pénitencier pour les enfants avec un dispositif éducatif qui permette à ces enfants à qui on a reproché des infractions qui devaient les conduire à avoir leur liberté restreinte, mais qu’on leur réserve encore la chance de pouvoir continuer leur éducation et s’insérer dans la société. On dirait que dans notre système la présomption d’innocence n’existe pas. Lorsqu’on accuse quelqu’un d’avoir tué, d’avoir volé, d’avoir calomnié et on le met sous mandat de dépôt, son jugement devient un droit. Mais qu’est-ce j’ai constaté ? C’est qu’il y a des compatriotes qui sont en prison depuis un an, deux ans, certains depuis trois ans, il y en a même depuis bientôt dix ans, qui n’ont pas encore été présenté à un juge. Il y en a même dont on déclare que les dossiers sont perdus, il faut les reconstituer. Pendant ce temps, ils sont en train de continuer à végéter à la Maison centrale. Ça c’est abusif, çà, ça va au-delà du respect des droits pour lesquels nous sommes en train de nous battre. J’ai rencontré des gens qui n’ont même plus l’usage des membres inférieurs, parce que c’est exigu. La Maison centrale c’était peut-être pour 300 ou 400 prisonniers. On en compte 1 500 au moins. Et de ce nombre pléthorique, il n’y a pas plus de 200 qui ont été jugés, condamnés et qui savent pour combien de temps et pour quelle raison ils sont là. J’ai appris beaucoup de choses au cours de mon séjour à la Maison centrale. Le système judiciaire guinéen a beaucoup à faire. Et cela a renforcé davantage notre conviction que ce combat-là vaut la peine d’être menée, parce que ce sont des injustices que nous arrivons à des cas d’affrontement. Parce que la paix ne peut être construite que lorsque tout le monde travaille à créer une atmosphère de justice. Ça, ça manque dans notre pays.

Guinéenews.org : vous-mêmes quelles ont été vos conditions de détention ?

Dr Faya Millimono : je dirais personnellement que je ne peux pas comparer mon cas à celui des autres que je suis en train de décrire. Les gardes, les gestionnaires de la Maison centrale ont été plutôt très courtois à mon égard. Et il y avait quand même des dispositions que dès le début, ont été prises et de manière claire. J’ai dit à ceux qui gèrent la Maison centrale qu’il y avait quelqu’un qui était la seule personne qui pouvait apporter quelque chose que je devais manger. Si la nourriture qu’apporterait cette personne ne passe pas de sa main à la mienne, je ne mangerais pas. Et ça, ça été respecté à la lettre. J’ai trouvé que c’était un traitement qui était différent de celui d’autres. J’étais à l’intérieur d’une maison de Dieu. Il y a à l’intérieur une Eglise et une Mosquée. J’étais à l’intérieur de l’Eglise. J’étais quasiment le seul avec un autre prisonnier qui me servait à la fois de garde. Parce que quand je devais dormir, il ne dormait pas. Et nous avions la possibilité, quand on ferme la porte derrière nous, de fermer nous aussi de l’intérieur. Cela au cas où on dormait et que quelqu’un ait une mauvaise intention, qu’il ne puisse accéder à nous sans que nous ne soyons alertés. Donc tout cela me fait dire qu’il y a eu un traitement que je peux considérer acceptable, qui n’avait rien à voir avec ce que vivent les autres prisonniers là-bas.

Guinéenews.org : pendant votre séjour en prison est-ce que vous avez pu échanger avec certains prisonniers qui vous ont laissé des messages ?

Dr Faya Millimono : j’ai causé avec beaucoup de prisonniers. Je me promenais presqu’à tout moment partout où il m’était permis. J’ai donc rencontré des gens dont j’ai entendu parler. J’ai rencontré par exemple AOB, j’ai rencontré Jean Guilavogui, j’ai rencontré Guilavogui qu’on a toujours référé comme étant le neveu du président Dadis, j’ai rencontré des gens et j’ai causé avec eux.

Guinéenews.org : avez-vous rencontré Toumba ?

Dr Faya Millimono : Toumba, on ne s’est pas vu parce qu’il est dans une situation, si vous voulez, particulière. Donc l’accès à lui n’était pas aussi libre que l’accès à d’autres prisonniers.

Guinéenews.org : Dr Faya en parlant des attaques rebelles de 2000 contre la Guinée, vous vous êtes trompés sur le nom du fameux Mohamed Lamine Fofana, alors porte-parole de la rébellion. Cela vous a valu la prison. Mais votre arrestation semble avoir relancé le débat autour de ces attaques rebelles. Pour nombre de personnes, des enquêtes sérieuses doivent être menées pour que la vérité soit connue sur ces attaques. Partagez-vous cet avis ? 

Dr Faya Millimono : je dirais qu’à quelque chose malheur est bon. C’est vrai, je suis allé en prison, mais je me félicite qu’un débat ait été relancé sur une page noire de l’histoire de notre pays. C’est un fait que tout le monde reconnait que la Guinée a été attaquée à ses frontières sud en 2000-2001. De Pamelap jusqu’à Macenta en passant par Kindia, Mamou, Faranah, Kissidougou et Guéckédou. Les Guinéens ont souffert. Il y a eu au moins 1 500 Guinéens tués. Il y a eu beaucoup qui ont disparu, qui n’ont jamais été retrouvés. Des dégâts importants ont été commis. Si on mentionne le cas de Guéckédou, parce que c’est encore d’actualité. Guéckédou était une ville-marché prospère, qui avait un caractère sous-régional. Beaucoup de commerçants se donnaient rendez-vous à Guéckédou. Mais après le passage des rebelles, ça fait bientôt 20 ans que Guéckédou est dans une situation méconnaissable. On a voulu isoler complètement Guéckédou en créant une route qu’on avait appelé la route du café, qui devait partir de Yéndè pour Boffossou. Et c’est dans cette optique qu’une route a été construite de Macenta, non pas pour Guéckédou, mais Kondébadou, à quelque 30 km de Guéckédou. Et comme par hasard, sous le régime du président Alpha Condé, la route a été prise de Kissidougou pour se limiter à 18 km de Guéckédou. Donc ceux dont les populations sont en train de souffrir à Guéckédou, Macenta, N’Zérékoré, Yomou, Lola. Parce qu’elles sont coupées du reste de la Guinée. La cause de cela a été ces attaques rebelles. Et depuis que j’ai fait cette communication et je suis allé en prison, les langues se délirent, et nous découvrons petit à petit la vérité. Le fait, ce qui n’était pas une erreur, c’est que Mohamed Lamine Fofana, en tout cas celui qui se faisait passer pour Mohamed Lamine Fofana, a été entendu sur les antennes des radios internationales comme Rfi et BBC. Nous avons aujourd’hui les éléments sonores et les articles de presse qui ont été écrits sur cet homme-là. Depuis que ce débat a commencé, il y a eu un Damaro par exemple, le député, président d’un groupe parlementaire, qui a fait des commentaires dans la presse allant dans le sens de dire que, un, Mohamed Lamine Fofana serait un Lélé, deux, Mohamed Lamine Fofana était un nom d’emprunt, Mohamed Lamine Fofana est déjà mort. Ça veut dire qu’il y a quelqu’un qui connaissait ou qui connait parfaitement Mohamed Lamine Fofana et qui peut donc détenir une partie de vérité, un bon témoin dans cette affaire. Il y a d’autres dont je vais faire taire les noms qui sont allés jusqu’à affirmer qu’il était un Capitaine. Tout cela n’était pas connu avant par les Guinéens. Donc la lumière commence à être faite sur cette réalité. Et ce que je peux dire, c’est qu’on doit profiter de l’occasion de lire cette page, si noire qu’elle ait été, avant de la tourner. Que la justice soit faite pour les populations guinéennes. Il y a eu des gens qui ont dit qu’ils étaient les chefs rebelles. Le cas d’Aboubacar Sidiki Diaby par exemple, c’est à l’assemblée d’un parti politique qu’il a dit. Pourquoi il n’a pas été interpellé par le procureur pour lui demander de donner la preuve de ce qu’il et d’être jugé, parce qu’il a dit lui-même. Personne ne l’a poussé à le dire, il a dit, j’étais le chef des rebelles. Et il faut rappeler aussi que c’est durant ces moments noirs de l’histoire de notre pays que 5 jeunes cadres de la région forestière ont été abattus comme des bêtes dont le Pr Onivogui, paix à son âme ! Et leurs corps ont été gardés pendant huit ans. Dieu seul sait dans quelles conditions. Et cela c’était en violation de toutes nos valeurs. Ce pays-là est à majorité musulmane, qui d’ailleurs enterre le même jour, en général. Rarement en tout cas les corps ont été gardés pendant si longtemps dans nos hôpitaux en Guinée. C’est en 2008 que les corps ont été remis aux parents pour être enterrés. Tout cela constitue les choses dont les Guinéens ont souffert et continuent de souffrir. Je crois qu’une information judiciaire doit être ouverte pour qu’une enquête sérieuse soit faite, pour que cette page soit lue avant de la tourner. C’est ça le comportement responsable dans un pays. Si cela est fait, je crois que mon emprisonnement aura été quelque chose de très positive.

Guinéenews.org : avez-vous un message particulier à livrer… ?

 Dr Faya Millimono : aux militants et sympathisants du BL, je rappelle que le combat que nous menons est un combat contre un système, pas contre un individu. Le système est celui qui est en place depuis 1958 dont le bilan est notre division, en tant que peuple. Le bilan est le manque d’infrastructures dignes de ce nom, le bilan est l’état de délabrement de nos écoles, de nos centres de santé. Le bilan est la corruption généralisée, l’impunité qui va avec. Ce système-là, tant qu’il va continuer à persister, les Guinéens ne goûteront pas au bonheur. Je veux parler de la majorité des Guinéens. Ce système ne peut profiter qu’à une petite minorité. Et cette petite minorité, c’est elle qui bénéficie de ce système quasiment depuis l’indépendance. Le BL est dans ce combat, c’est pour que la majorité des Guinéens profitent des richesses fabuleuses dont Dieu a doté ce pays. Le potentiel de la Guinée est si grand que les Guinéens ne devaient vivre les conditions dans lesquelles ils vivent. Voilà le sens de notre combat. Et c’est pour cette raison que nous prônons la rupture. Attachons les ceintures, ne reculons jamais. Il y a un adage qui dit : ‘’si vous êtes engagés dans un combat de valeur, la victoire est au bout lorsque vous vous imposer de ne jamais reculer.’’ Ne reculons pas, nous le devons aux Guinéens et nous le devons à nos enfants et à nous-mêmes.

Interview réalisée par Guilana Fidel Mômou pour Guinéenews.org.