Soronkoni, un camp militaire au cœur de « l’arbitraire » (Témoignages)

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Décidément en Guinée, il faut reconnaître que les différents régimes politiques qui passent depuis l’indépendance, se ressemble par leur goût pour l’arbitraire et la violence contre leurs citoyens. Et depuis 1958, même si rien ne l’admet à priori, on constate cependant que les autorités ont l’art de transformer les camps militaires en services pénitenciers.

Le premier régime d’Ahmed Sékou Touré, s’est rendu tristement célèbre avec le sinistre Camp Boiro, aujourd’hui rebaptisé, camp Camayenne. Sous Lansana Conté et Moussa Dadis Camara, tous deux militaires, ont mis à contribution toutes les casernes du pays pour mater les soulèvements populaires, lors des événements de janvier et février 2007, et les massacres du 28 septembre 2009.

En 2010, l’élection de l’actuel président de la République a été vue comme la fin de règne de l’arbitraire et de l’avènement de la démocratie. Mais hélas, après presque dix ans, c’est-à-dire deux mandats constitutionnels, on ne pourrait que dire que l’éléphant annoncé, est arrivé, avec « un pied cassé ».

Qui aurait cru que sous l’ère d’Alpha Condé, « le messie de la démocratie guinéenne », que des citoyens seraient mis en détention dans un camp militaire. Aujourd’hui tout comme Ahmed Sékou Touré et son fameux Camp Boiro, Lansana Conté, Moussa Dadis Camara et les camps Samory et Alpha Yaya Diallo, c’est autour d’Alpha Condé de faire les gros titres même des quotidiens internationaux avec ce qui se passe au camp de Soronkoni.

Justement ce camp de Soronkoni est un établissement militaire, impénétrable sans autorisation de haut niveau, situé entre la préfecture de Kouroussa et celle de Kankan, contrôlé par des agents issus du régiment détaché des Rangers.

 A.D, un ex-pensionnaire, joint au téléphone par notre reporter, sous le couvert de l’anonymat, raconte en détail l’histoire de son arrestation, son séjour au sein de la garnison militaire, jusqu’à sa libération. Un mois de calvaire pour cette victime innocente.

Arrestation arbitraire, première étape, avant la destination du camp de Soronkoni 

En Guinée même de simples innocents peuvent faire l’objet d’arrestation arbitraire par des hommes en uniforme. Et bien, on peut dire que ç’a été le cas pour notre interlocuteur. Jeune chauffeur de taxi, exerçant dans la banlieue de Conakry.  En garant son véhicule, la nuit à la veille des élections controversées et contestées du 22 mars dernier, il était loin de s’imaginer que la meute d’agents cagoulés des services de sécurité, en patrouille, allait le prendre pour cible.

Mourant d’envie de retrouver les siens, à quelques pas de sa maison au quartier Bambéto, il se fait violement interpellé, molesté et embarqué dans une camionnette avec d’autres personnes, direction d’abord la base de la compagnie mobile d’interventions CMIS de Bambéto.

« On m’a arrêté dans mon quartier à Bambéto, sans aucun motif, quand je rentrais à la maison dans les bandes de 22 heures. Ils étaient trois agents lourdement armés. Quand nous sommes arrivés à la CMIS de Bambéto, ils nous ont tous jetés directement en prison sans jamais nous dire pourquoi. On a tous regroupés dans une cellule. Ne me reprochant de rien, je n’ai pas cessé de demander, pourquoi suis-je arrêté. Mais aucune réponse ne m’a été donnée jusqu’ici », a-t-il confié.

Après 72 heures de détention, sans motif à la CMIS de Bambéto, escale à Enco5 et cap sur Soronkoni

Après 3 jours d’emblée passés dans une cellule de la CMIS de Bambéto, AD et ses quarante codétenus sont traités comme des criminels, encore molestés et transférés dans celle, d’une autre compagnie Mobile d’invention, la CMIS de la cité Enco5, toujours dans la banlieue de Conakry.

« Durant trois jours, ils ne nous ont absolument rien dit à part d’attendre. Attendre quoi ? De la même façon qu’ils nous y ont envoyés, c’est de cette même façon qu’ils nous ont conduits directement dans une autre cellule cette fois-ci à la CMIS de la cité Anco5. Ça c’était pour nous éloigner un peu de nos familles par peur que celles-ci ne pensent à se rebeller contre l’injustice qu’ils sont en train de nous infliger de manière flagrante. Etant là-bas, la nuit, environ 22 heures par-là, on a constaté depuis notre cellule, la présence de plusieurs pickups de l’armée et une camionnette des bérets rouges dans la cour. Ils nous ont chaudement embarqués comme du bétail. Après un long trajet ; sans stationnement autorisé pour quoi que soit-soit, on est arrivé finalement à destination. On nous a débarqués dans une grande cour où on ne voyait que des militaires aux allures effrayantes avec leurs armes à la main. Personne d’entre nous ne savait où nous étions. Ce n’est que quelques jours après que moi j’ai appris à travers une cuisinière, que nous étions au camp de Soronkoni», a-t-il relaté.

Un mois de détention au camp de Soronkoni, la douleur est surtout psychologique !

Durant le mois qu’il a eu à passer en détention dans ce camp militaire, AD assure que la torture, était plus psychologique que physique.

« Nous mangions deux fois par jour. Les nourritures étaient comme des restes qu’on apporte à des animaux de compagnie. Nous ne nous lavions qu’une seule fois par semaine. C’était comme un désert. Avoir de l’eau potable n’était pas du tout aisé. Chaque jour, c’est nous qui faisions pratiquement toutes les corvées. On puise de l’eau à partir d’un profond puits, on nous fait remplir et transporter des milliers de bidons etc. On nous traite comme si nous étions des esclaves. Mais ce qui était pire, c’est qu’on te traite aussi comme fugitif. On te surveille à outrance jusqu’à porter atteinte à ton intimité. Tu n’as droit à aucune visite quelle qu’elle soit. On se retrouve enfermés et déconnectés de nos réalités. Le soir, on était tous conduits dans une cellule de 8m2. On dort à même le sol comme des vanupieds. Pour ma part, je ne pouvais m’empêcher de verser des larmes en me disant qu’à ce stade, ma famille a fini par m’oublier peu à peu, en se résignant de ma disparition. Pendant tout le temps de ma détention, je n’ai jamais osé fermer les yeux de jour comme de nuit. Car depuis notre arrivée, un des geôliers la main sur la gâchette de son arme, nous a confié qu’ils n’attendent que l’ordre final soit donné… », a-t-il révélé.

L’ordre final a été donné, quelques jours après le double scrutin au bilan macabre du 22 mars, AD et tous ses compagnons d’infortune, se font à nouveau embarquer dans les véhicules de transport militarisés et cette fois-ci, ils sont tous déposés à l’entrée de la ville de Conakry, comme des oiseaux qu’on laisse échapper de leurs cages.

Après avoir été donc relâché exactement le 26 mars dernier aux portes de Conakry, AD et ses compagnons, ont pu regagner leurs différentes familles. Mais comme il le conclut par lui-même, que les images de Soronkoni ont laissé des séquelles ineffaçables dans sa tête.

 « On nous a emmenés jusqu’à Coyah aux environs de 2 heures du matin. Ils nous ont donné à chacun la somme de 100.000 fg et ils sont repartis. Avec cette somme, je suis parvenu à rentrer chez moi et j’ai retrouvé ma famille. Je n’avais jamais connu la prison auparavant. Je n’avais jamais été placé même en simple garde-à-vue, et du coup je me suis retrouvé dans cette aventure. Vraiment je ne peux jamais oublier tout ce qu’on m’a fait subir. Jusqu’à maintenant je ne demande qu’une seule chose, pourquoi m’a-t-on arrêté ? Je ne milite au sein d’aucune formation politique. Ce soir-là, je ne faisais que regagner mon domicile », rappelle-t-il.

Enfin, même s’il admet avoir soif de justice, notre interlocuteur AD est très pessimiste et dit n’avoir d’autres choix que de s’en remettre à la volonté Divine. Car affirme-t-il, pour terminer, « En Guinée, ce n’est pas un simple chauffeur de taxi de mon état qui va faire payer des tortionnaires qui exécutent des ordres de leurs supérieurs, hauts perchés au sommet de notre Etat ».

Par ailleurs, au nom du principe sacro-saint de l’exigence d’équilibrer l’information, la Rédaction de Guinéenews est entrée en contact avec le Directeur de l’Information et des Relations publiques des Armées et également Porte-parole du Ministère de la Défense nationale. Dans sa réplique, M. Aladji Cellou, s’est tout d’abord voulu circonspect et dubitatif devant ces allégations qui ont été faites, dit-il, sous le sceau de l’anonymat. Il a par la suite souhaité que ces accusations sortent enfin de l’anonymat et des colonnes des médias pour faire place aux procédures judiciaires régulières afin que justice soit rendue à qui de droit. En tout cas, il rassure que le ministère de la Défense Nationale n’en fera aucunement obstacle. Lisez plutôt sa réaction qu’il nous a faite à propos de ces accusations :

« Un témoignage anonyme vaut ce que vaut un témoignage de ce genre. Il faut donc le prendre comme tel. Avec prudence. Jusqu’à preuve du contraire. Des geôliers qui distribuent de l’argent à des prisonniers ? Convenez avec moi que ce n’est pas courant. N’empêche ! Je ne suis pas certain que l’armée guinéenne se rende coupable de violation délibérée des droits des citoyens. L’armée guinéenne est l’émanation du peuple. Elle protège la Guinée, les Guinéens et leurs biens. Les faits décrits ici posent de nombreuses questions et sèment le doute. Je souhaite donc qu’on sorte de l’anonymat et des accusations dans les médias pour saisir la justice en pareilles circonstances. Elle seule peut aider à la manifestation de la vérité et bien entendu, rendre justice. Le ministère de la Défense ne fera pas d’obstacle dans ce cadre. »