Tollé autour de la nouvelle constitution, la loi L02, 3ème mandat : le leader de GeCi crève l’abcès (interview)

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Vice-président de l’Assemblée nationale actuelle, Fodé Mohamed Soumah n’est pas un soutien au régime actuel même si ses récents choix politiques l’éloignent de l’aile dure de l’opposition guinéenne, regroupée au sein du FNDC (front national pour la défense de la constitution). Dans une interview téléphonique accordée à Guinéenews, le président du parti GeCi (Génération Citoyenne) essaie d’ouvrir une troisième voie entre les deux. Il désapprouve « par principe » l’idée de ne pas reconnaître la constitution issue du vote du 22 mars dernier, non sans fustiger la « manipulation » de la Constitution actuelle par le pouvoir. Par ailleurs, il suggère une Guinée avec des institutions adaptées au besoin de l’heure.  Lisez !

Guineenews.org : quel regard portez-vous sur la Guinée après ces élections qui se sont passées dans des conditions qui font toujours débat ?

Fodé Mohamed Soumah : c’est un regard dubitatif. J’ai comme l’impression que nous ne conjuguons pas le même verbe et que nous sommes des citoyens d’un même pays où chacun a son agenda, sa vision. Nous ne sommes pas encore ce qu’on appelle une Nation, nous sommes plutôt une communauté d’intérêts. Nous sommes dans un pays où on ne parle pas encore de l’identité nationale, où on ne fait pas en sorte que tout le monde conjugue le même verbe, va dans le même sens. Aujourd’hui, ces élections sont derrière nous, la division est encore plus grande. Les Guinéens s’interrogent et c’est pourquoi je me dis qu’il faut une introspection collective. Et qu’on se pose la question de savoir qui sommes-nous ? Que voulons-nous ? Où en sommes-nous ? Tant que nous ne saurons pas poser ces questions, la Guinée sera un Etat à part. La Guinée continuera à être un Etat divisé, d’ailleurs elle continuera à être un pays et non un Etat… Il est temps qu’on sache ce qu’on veut faire de notre héritage culturel, politique… Parce que malgré ces élections, il y a toujours le déni. Il y en a qui continuent à croire encore qu’il n’y a pas eu d’élections. Malgré l’installation de l’Assemblée Nationale, il y en a qui continuent à dire qu’ils ne la reconnaissent pas. Mais être démocrate, c’est quoi ? C’est combattre, défendre, refuser. Mais une fois que la majorité se prononce, il faut s’aligner. Personnellement, je n’étais pas pour une nouvelle constitution. Mais plutôt une révision. Mais du moment que les Guinéens ont voté pour une nouvelle constitution, comment pourrai-je, en tant que patriote guinéen, la récuser ? Non ! Je ne me reconnais pas là-dedans. Du moment que la majorité a acté, je suis obligé de m’aligner. Je crois qu’il faut qu’on arrive à sortir de ce carcan selon lequel « celui qui n’est pas avec moi et contre moi ». Tant que nous continuons à nous regarder en chiens de faïence, ce pays continuera à tourner en rond. Donc le président Alpha Condé disait avoir hérité d’un pays et non d’un Etat. Moi, je dis que c’est même l’existence de la Nation guinéenne qui pose problème. Parce que nous sommes dans le même pays, mais nous n’avons pas les mêmes objectifs et les mêmes ambitions.

Guineenews.org : parlant de l’actualité, vous avez évoqué la nouvelle Constitution pour laquelle vous n’étiez pas d’accord mais que vous acceptez aujourd’hui par principe. Mais il se trouve que cette nouvelle Constitution fait débat après avoir été votée, promulguée et publiée dans le journal officiel. De l’avis de beaucoup d’observateurs, il y a une version qui a été soumise au référendum et c’est une autre qui a été promulguée. Quel est votre avis là-dessus ?

Fodé Mohamed Soumah : je pense qu’il faut aller au-delà de l’avis. Nous constatons qu’une constitution a été soumise au référendum. En tout cas, je parle du document officiel portant le seau du ministère de la Justice. J’ai pris ce document… Je l’ai comparé à celui qui a été promulgué. Je puis vous dire qu’à partir de la cinquième page, jusqu’à la fin, sur chaque page, il y a un problème. Il y a des articles qui ont été totalement dénaturés. D’autres dont le sens a été changé. Il y en a qui deviennent même incompréhensibles. Sans compter les fautes d’orthographe. C’est pour vous dire qu’on a pensé qu’en ayant une constitution au référendum, que le tour était joué. Non ! C’est de la folie de penser qu’une fois que la constitution est soumise au référendum, on peut changer quelques articles, on peut faire des artifices juridiques. Non ! C’est pourquoi j’accepte votre terme, l’acceptation de la constitution par principe. Mai telle qu’elle est. Mais il n’est pas question que le ministre de la Justice nous fasse gober ce qu’il a dit. C’est-à-dire que la constitution qui a été promulguée est de rigueur. C’est celle qui a été votée par le peuple qui doit être de rigueur. Et nous entendons poursuivre notre travail d’opposant pour que ces rectifications soient faites afin que la constitution qui a été votée soit la copie conforme de celle qui doit être promulguée.

Guineenews.org : et jusqu’où vous êtes prêt à aller en tant que Vice-président de l’Assemblée nationale pour obtenir cette correction ?

Fodé Mohamed Soumah : c’est d’abord de discuter au sein de notre alliance patriotique de l’opposition et essayer… on a déjà fait appel aux autres membres de l’opposition plurielle. On n’a pas encore eu de réponse. Je crois que c’est cette division qui fait le jeu du pouvoir. Il est temps que l’opposition plurielle se mette ensemble pour discuter des urgences et des réalités de ce pas. Pas d’agendas cachés. Pas d’élections à tout va, de campagnes électorales permanentes. Il est temps que s’arrête et qu’on parle de la Guinée et des Guinéens. Qu’on règle nos problèmes guinéo-guinéens entre nous. Nous avons entamé des discussions au sein de notre alliance patriotique. On a fait appel à l’opposition plurielle. On attend. Le recours, ce sera certainement auprès de la Cour Constitutionnelle parce que c’est elle qui doit dire le droit à ce niveau.

Guinéenews.org : dans le même sillage, dans une interview accordée à Jeune Afrique, le président de la République a abordé la question du troisième mandat de façon plus claire. Il n’exclut pas cette éventualité. Comment est-ce que vous appréhendez tout cela, en lien avec la nouvelle Constitution ?

Fodé Mohamed Soumah : moi, j’attends le jour où le président de la République dira qu’il est candidat pour un troisième mandat ou que le RPG va le désigner en tant que tel. Nous (à la GECI) sommes contre un troisième mandat. Et nous avons toujours dit que ce n’était même plus un troisième mandat. Parce qu’avec cette nouvelle Constitution, ça devient un premier mandat qui en appellera un autre de 6 ans. Donc le président Alpha Condé, s’il veut se présenter aujourd’hui, c’est pour 12 ans potentiellement. Ce n’est plus un (troisième ndlr) mandat de 6 ans. Donc nous-mêmes cette appellation de troisième mandat, nous la récusons au niveau de la GECI. Maintenant, nous appartenons à une alliance du groupe parlementaire de l’opposition. Je crois que d’une façon plus intelligente et nuancée, nous devons partager nos avis avec nos amis députés qui sont là. Parce que le jeu politique se passe dans l’hémicycle et non dans la rue où sur les plateaux de radio ou de télé. Nous allons placer nos arguments bien fondés pour dire qu’il est tant dans notre pays que la constitution soit respectée. Maintenant, celle qui vient d’être promulguée, qui est totalement vague… j’ai lu l’interview du président. Il ne s’est toujours pas prononcé. Il a parlé d’une éventualité. C’est le RPG arc-en-ciel qui va désigner. Mais rien ne dit que c’est le président Alpha Condé qui sera désigné… il faut qu’on arrête de faire de la politique politicienne, la politique fiction. Restons sur le factuel. Nous avons dit que la constitution (de 2010 ndlr) avait prévu qu’il n’y a que deux mandats. La nouvelle constitution-là ne peut pas remettre les compteurs à zéro parce que ça ne le (Alpha Condé ndlr) concerne pas.

Guinéenews.org : l’autre aspect de l’actualité, c’est au niveau de l’Assemblée Nationale où une série de lois nous a été annoncées. Parmi lesquelles celle concernant la Haute Autorité de la Communication (HAC) qui touche la presse. Dans l’opinion, il y en a qui redoutent que la loi L02 qui protège les journalistes contre l’emprisonnement en cas de délits de presse, soit menacée. Est-ce que ces échos vous sont parvenus ?

Fodé Mohamed Soumah : en tant que député et membre du bureau de l’Assemblée Nationale, nous avons quatre projets que nous devons réactualiser. Il y a la loi électorale, la HAC (haute autorité de la communication), le conseil économique et social, la cour constitutionnelle. Ce sont les quatre. Mais ce sont des textes qui existent déjà. Nous devons les réadapter… Mais une chose est certaine, ce n’est pas un nouveau document que nous allons voter ou sur la base duquel on va travailler. C’est quelque chose qui existe déjà. Donc ça veut dire que la loi L02 qui protège les journalistes devrait déjà être inscrite en bonne et due forme. Il n’est pas question qu’on vienne l’amputer de quelque chose d’essentiel pour notre démocratie. Et au niveau de la GECI, nous avons même estimé que la Guinée n’a pas besoin d’institutions budgétivores qui ne servent à rien. Nous pensons que la HAC n’est pas indispensable. Le conseil économique et social, le médiateur de la République, ce sont des institutions budgétivores dont on pourrait affecter les budgets à d’autres structures pour faire face à des problèmes comme celui que nous sommes en train de vivre maintenant. La Guinée n’est pas bien dotée en infrastructures sanitaires. Je ne vous parle pas de l’éducation, de l’emploi des jeunes ou de l’autonomisation des femmes. Il y a énormément d’argent que nous pouvons capter à partir du fonctionnement de nos institutions. Et pourquoi ne pas créer même des institutions qui doivent être aujourd’hui de rigueur ? Je veux parler par exemple d’une institution qui pourrait lutter contre la corruption, qui permettrait de mettre un terme à l’impunité en mettant la pression sur les institutions existantes dans le contrôle de l’exercice gouvernemental ou dans les commissions d’enquête au niveau de la justice. Il nous faut une institution qui puisse nous garantir les meilleurs choix de nos fils et filles dans les nominations. Il faudrait qu’il y ait une institution qui puisse dire par exemple que Fodé Mohamed Soumah qui vient d’être nommé par le président est bon pour la Guinée. Ou non, nous préférons quelqu’un d’autre. Il faudrait que la Haute Cour de Justice soit mise en place. Il y a énormément de travail concret à faire au lieu de continuer à tourner en rond. Demandez à un Guinéen, c’est quoi le Conseil économique et social ? On nous a même rajouté environnemental et culturel. Mais ça ne sert à rien. Alors que dans un Etat normal, le conseil économique et social, c’est lui qui toilette, avant même que le projet de loi ne soit soumis à l’Assemblée. C’est l’organe par excellence qui va dire si le document est bon ou pas, avant même que cela ne soit un projet. Mais ici, on a un conseil économique et social qui ne sert que de placard doré. Une HAC qui ne se réveille que pour s’attaquer aux journalistes, un médiateur qu’on n’a pas entendu pendant les assassinats (parce que je veux pas qu’on parle de mort), il s’agit d’assassinats de tueries… C’est des choses qu’il faut qu’on adapte aujourd’hui. Il est temps que nous puissions refuser le copier-coller pour avoir des institutions qui répondent aux aspirations et aux réalités du peuple de Guinée.

Guineenews.org : votre mot de fin ?

Fodé Mohamed Soumah : je pense que la priorité du moment, c’est le combat contre la pandémie qui est en train de tuer des centaines de milliers de personnes dans le monde. Il ne faudrait pas qu’on pense que la Guinée est un pays à part ou qui est épargnée. Aujourd’hui, c’est la priorité des priorités. Nous avons vu un gouvernement limité qui n’a pas pu apporter de réponse au niveau de l’applicabilité des mesures d’urgence… Enfin, je présente mes condoléances à la Guinée pour Mory Kanté, l’icône planétaire qui vient de nous quitter et aussi à la radio 7 sur 7 qui vient de perdre son PDG, Kaba Baro Condé que je connais personnellement.

Entretien téléphonique réalisé par Thierno Souleymane Diallo