Guinée – Tourisme : au cœur de la légende controversée de la Dame de Mali (Grand Reportage)

septembre 14, 2018 12:18
0

Située à environ 120 kilomètres au nord de la commune urbaine de Labé, Mali est l’une des préfectures les plus visitées de la Moyenne Guinée. Pauvre et très enclavée, la localité de Mali regorge d’une riche diversité touristique dont le mont Loura (1 515 mètres) est le plus célèbre. Celui-ci est à la base de cette attraction des touristes qui viennent des quatre coins du monde. Sauf que, cette légende qui est contée depuis des décennies aux visiteurs apporte beaucoup plus de questions que de réponses par rapport à cette représentation humaine qui fascine plus d’une personne.

Devant ce tollé, la rédaction régionale de votre quotidien électronique Guinéenews basée à Labé, a voulu, à travers cette enquête, non seulement démontrer les divergences autour de la légende qui n’honore pas les femmes de la localité, mais aussi tenter d’avoir des réponses sur les multiples et diverses interrogations qui en découlent. Pour cela, plusieurs cadres, sages et notables de la capitale de la pomme de terre ont été interpellés pour plus de détails et de précisions.

Au niveau de l’observatoire, comme la majeure partie des visiteurs qui viennent admirer cette image, nous avons été reçus et guidés par Elhadj Ousmane Dieng, professeur d’histoire et de géographie à la retraite. Il est actuellement conseiller communal à la mairie de Mali Yembering. Avec une assurance totale, le doyen nous propose une leçon d’histoire sur cette légende: «les faits remontent de loin  dans le village de Tensira (Mali) où vivait une jeune fille à la beauté rayonnante. Cette dernière qui avait naturellement beaucoup de prétendants fut finalement donnée en mariage à un jeune marabout d’une très grande réputée. Ils se promirent une fidélité à vie. Une promesse que la jeune femme n’a pu tenir, par la suite, face aux avances d’un autre jeune très élégant. Elle décida de céder donc aux avances du jeune homme. Ainsi, lors d’une nuit, c’est-à-dire, la nuit du jeudi au vendredi, elle prépara un plat succulent pour celui-ci et demanda à son mari de l’autoriser à apporter ce plat à ses parents. Ayant déjà des doutes sur les projets de sa femme, le monsieur refusa catégoriquement. Déçu, la fille s’est faufilée et quitta tard dans la nuit le domicile conjugal. Lorsque le marabout se réveilla, il se rendit compte de l’absence de sa femme. Furieux, il consulta l’un de ses livres coraniques les plus néfastes, puis implora Dieu de châtier sa femme pour sa trahison lors d’un vendredi. Le marabout demanda au Tout-Puissant que le monde puisse observer cette pécheresse nue dans son déshonneur. Ainsi, sa prière fut exhaussée et sa femme se transformée en la Dame de Mali que vous voyez là devant vous.»

Après ce fabuleux récit, Elhadj Ousmane Dieng, n’a pratiquement été en mesure de répondre à aucune de nos questions sur l’identité de la femme, de son mari, son amant… Néanmoins, il a tenté de situer l’opinion sur la période à laquelle la Dame de Mali a été aperçue pour la première fois.

«Son nom de famille, celui de son mari et son amant ne sont pas connus. Depuis 1937 la dame de Mali a été aperçue. C’est-à-dire comme vous le savez, la montagne a existé depuis des temps mémoriaux mais la découverte de la dame elle-même a eu lieu en 1937 à l’occasion d’un recensement démographique. Donc, là où il y avait le chef de la subdivision, un Français du nom de Marchousou Gaston. Celui-ci était avec le chef du canton de Mali en l’occurrence Alpha Mamadou Cellou Dieng qui est mon papa. Donc, ils ont travaillé jusqu’à 14 heures, il faisait chaud. Après le repas, ils se sont reposés sous les manguiers. Alors le chef du canton a été le premier à observer la roche. Il s’est rendu compte que c’est une figure humaine. Ensuite il a appelé quelqu’un qui a fait la même observation après ils ont fait venir le commandant qui a confirmé qu’il s’agit là d’une figure humaine. Après tout cela, ils ont fait appel à une villageoise qui a observé à son tour et dit en bon Pular ont dirait ‘’madame coumadant «  littéralement l’épouse du commandant blanc. Parce qu’à voir le menton on pense tout de suite à une Européenne. Cela a eu lieu en 1937. Depuis lors, ça attiré l’attention de l’administration coloniale et tous les étrangers qui viennent à Mali », précise Elhadj Ousmane Dieng.

Abdoulaye Fily Diallo, l’actuel président de la délégation spéciale de Mali, loin d’être convaincu, parle d’incohérences dans cette histoire.

 «Ecoutez ! C’est un avis personnel que je ne vais certainement pas partager avec les autres. Pour moi, l’explication qui vient d’être donnée et que nous avons suivie, pour ma part n’a aucun sens scientifique. Scientifiquement cela ne s’explique pas puisque quand on veut dire que cette dame a été transformée par infidélité, maudite par un religieux musulman, moi je dirais que je ne suis pas totalement d’accord. Parce que la religion musulmane s’est implantée pas si longtemps dans notre pays. Le dernier bastion à être islamisé au Foutah Djallon, date de 1732. Mais cette dame elle a existé bien avant même la pénétration de l’islam dans notre pays. Donc personnellement je ne suis pas d’accord avec cette interprétation », déclare-t-il.

Pour Dr Khalidou Diouldé Diallo en service au centre de santé de Mali, la Dame de Mali est purement et simplement une représentation naturelle qui n’a rien à avoir avec une quelconque malédiction. «Pour ce qui est du mont Loura, c’est quelque chose de naturel qui a toujours été là. Ce sont nos aïeux qui ont découvert cela depuis belle lurette », estime ce cadre de la préfecture de Mali.

Une position soutenue par Mody Alhassane Diallo, notable de Yembering: «on a connu cette montagne qui a toujours porté cette représentation. Ça toujours été ainsi. C’est quand les gens ont commencé à converger vers Mali pour voir la Dame que nous-mêmes avons entendu parler de cette légende. Je pense que c’est juste pour soulager la curiosité des visiteurs.  Parce qu’il y a beaucoup plus d’explications sur la Dame que sur l’homme. Pourtant c’est deux figures humaines qui y sont représentées. D’un côté la femme et de l’autre l’homme», soutient ce Vieux.

Finalement, notre historien n’a pas aussi manqué de reconnaître les imperfections de la légende. «Oui, je le sais et je suis en partie d’accord avec ceux qui ont des doutes. Parce qu’on a dit que la trahison a eu lieu dans la nuit du jeudi au vendredi. Et lorsqu’on remonte l’histoire, vous savez qu’en ce temps on ne parlait pas encore de religion. Ce sont des remarques que certains visiteurs ont eues à nous faire et on a trouvé que c’est fondé », reconnaît Elhadj Ousmane Dieng.

«Comme vous l’aurez compris, il y a des divergences. Les uns soutiennent traditionnellement que c’est une dame qui a trompé son mari qui a été lapidée. Mais personnellement, je pourrais dire que c’est une calamité naturelle parce que le monde est ainsi fait. Même dans le ciel, tu peux voir des images comme des lions, des chats des hommes, … En plus vous, n’êtes pas sans savoir que chaque peuple à ses réalités. Mais quand vous voyez la Dame difficilement vous pourrez croire à quelque chose de naturel. Car c’est trop vivant», dit Barry Mamadou Alpha, le receveur de la commune urbaine du Mali.

Ainsi, un programme pour corriger et amender cette histoire serait en cours à Mali Yembering dans le seul but de réhabiliter cette Dame qui, si tout va bien, portera désormais le nom de néné Foutah (maman du Foutah).

«Personnellement, la légende ne m’a pas convaincu et je voudrais d’ailleurs à propos, puisque souvent nous sommes sollicités à Mali ici pour des explications ; que nous nous retrouvions pour harmoniser nos points de vue et trouver une autre explication qui pourrait s’adapter à la réalité scientifique pour expliquer ce fait. C’est vrai que c’est une légende mais pour moi, on ne doit pas être tenté d’expliquer et d’interpréter ce qu’on ne connaît pas», a laissé entendre Abdoulaye Fily Diallo, le président de la délégation spéciale de Mali.

En plus de cette réhabilitation, l’État guinéen, à travers  le ministère de la Culture et celui du Tourisme, devrait chercher à valoriser ce site qui, de nos jours, est très prisé par les touristes mais sans le moindre aménagement.