Dossier – Transport en commun : La galère des usagers au quotidien

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Bus brûlés, manifs, FNDC, jeudi 14 novembre 2019, à Conakry. Photo Sekou Sanoh/Guineenews

Dur, dur de se déplacer à Conakry. Surtout pour les usagers des transports en commun. Il est 6 heures 30 ce lundi, premier jour de travail, au rond-point de Matoto. La couche de brouillard matinal tarde à se dissiper, plusieurs personnes attendent les premiers minicars communément appelé «Magbanas». «Madina  en ville ! Montez avec la monnaie », scandent en chœur, les apprentis.

Hormis quelques passagers qui embarquent, le pas lourd, le gros du contingent scrute l’arrivée des bus. Que se passe-t-il donc ? C’est que les prix indiqués par les rabatteurs sont presque le double du tarif normal (pratiqués avant la crise sanitaire) «Chaque fois, c’est le même refrain. C’est parce que nous ne sommes pas solidaires et qu’ils trouvent tout de même des clients qu’ils ont toujours le courage de continuer. Sinon, si personne ne monte à ce prix, ils vont appliquer le tarif normal», rouspète Mohamed Lamine Bangoura, visiblement remonté par cette situation.

Pour ce trentenaire, cette situation fréquente, aux heures de grande affluence, plus particulièrement en ces temps de crise sanitaire, n’est rien d’autre que de l’escroquerie. Dame Mayeni dans le marché de Bonfi est du même avis. «Les conducteurs de taxis ont trouvé la parade pour grever notre budget de transport», explose-t-elle. Aux heures d’affluence, détaille-t-elle, « ils se foutent de tout le monde. Ce qui est révoltant dans tout ça, ils n’ont jamais de petites coupures et ils parlent mal aux gens. Mais comme on n’a pas de choix, on se voit obliger de d’utiliser ces moyens de transports. C’est dommage !», se résigne-t-elle.

Cette ruse n’est pas l’apanage des conducteurs de Matoto. A Sonfonia, Mohamed Barry soutient être quotidiennement victime de cette indiscipline des jeunes apprentis et autres rabatteurs. «Les matins entre 7 h et 9 h et les soirs de 17 h à 19 h, il est impossible d’avoir un taxi pour se rendre directement à Kaloum ou bien retourner à la maison par exemple. Les chauffeurs vous obligent à transiter parfois par Madina avant de rejoindre Kaloum. Sous prétexte que la voie de Donka est impraticable aux heures de pointe. Et donc vous devez prévoir deux fois le coût du trajet», dénonce-t-il.

Pour les habitants de Conakry donc, se déplacer est un calvaire. Se rendre au travail le matin et regagner son domicile le soir est un chemin de croix.

Tronçon Kaloum-Km36, un voyage d’enfer

 Il est 17 h 30, ce même lundi, Kaloum, le centre administratif et des affaires se vide et les populations comme à l’accoutumée effectuent le trajet inverse fait le matin pour regagner leurs lieux d’habitation. C’est que Conakry est une zone pendulaire : les habitants se déplacent dans un sens (des lieux d’habitation vers les lieux d’activités).

Dans un bus privé sur l’autoroute, qui dessert Kaloum et Km36 via Madina, Bonfi, Gbessia, Aéroport, Yimbaya, Matoto, O. Soumah dégoulinant de sueur suffoque, coincé entre plusieurs voyageurs. Le bus venant du Port est archicomble. Cependant, au niveau du quartier « Sans-Fil », le machiniste marque l’arrêt. Ce qui est un acte normal suscite le courroux des passagers. «Chauffeur y a pas places, c’est bourré, allons-y», protestent-ils en chœur.

Les passagers au niveau des portières empêchent l’ouverture de celles-ci. A  l’arrêt de bus, les passagers impatients se plaignent de ne pouvoir pas embarquer, indiquant par des gestes de dépit des places à l’intérieur de l’engin.

Au marché de Madina, la foule donne le tournis. Après l’embarquement, plusieurs passagers se retrouvent debout dans le bus. M’Mahawa Kourouma ne trouve pas d’inconvénient à être dans cette posture. «Il n’y a pas suffisamment de cars, on préfère rentrer même étant arrêtés, sinon on risque de passer de nombreuses heures ici à Madina».

Le décor est identique à quelques encablures de là où plusieurs personnes attendent de s’embarquer à bord d’un minibus. Alors, on s’engouffre comme on peut dans le premier qui a garé. Aux heures d’affluence, ce sont des bousculades offrant un triste spectacle. Combien faut-il de passagers pour remplir ce minicar? Impossible de répondre à cette question. Seul celui qui est chargé d’encaisser les clients juge du chargement. C’est tout dire.

Les chauffeurs accusent l’état des routes, le prix du carburant et le racket des policiers

Du côté des chauffeurs, on relativise la situation. «Nous n’appliquons pas véritablement les tarifs de transport, Matoto-Kaloum normalement, c’est 14.000 FG, mais les clients négocient le plus souvent à 8000 FG», fait remarquer Abdoul Ghadiri, chauffeur de mini-car. C’est, selon lui, pour combler le manque à gagner pendant les moments difficiles qu’aux heures d’affluence, ils pratiquent les ‘’vrais prix’’.

Ils sont nombreux, les citoyens qui se plaignent de ce désagrément qui les empêchent souvent de vaguer à leurs préoccupations. Le transport en commun constitue l’une des grandes préoccupations. « Ce n’est pas normal que les gens ne circulent pas aisément dans une ville comme Conakry. C’est une grande ville et lorsque les gens ne parviennent pas à circuler aisément, on ne parvient pas à bien travailler, à atteindre ses objectifs à temps », soutient un usager, regrettant que pareille situation perdure depuis des années.

 Les chauffeurs se plaignent du prix du carburant, la dégradation des routes et du racket  des agents de la police routière. « Le carburant est cher. Toutes les routes de la capitale sont impraticables à cela s’ajoute le racket  des policiers à chaque carrefour. Voyez-vous ! Tout ça n’est pas fait pour arranger les choses. L’inaction des autorités face à tous ces problèmes complique la vie des usagers et de nous les chauffeurs », a déploré un taximan interrogé au marché de Madina.

Où en est-on avec le train « Conakry-Express » et l’arrivée des bateaux-bus ?

Le train de la banlieue «Conakry-Expresse », dont l’achat des wagons neufs a été annoncé à cor et à cri par le ministre des Transports, ne s’est pas encore pointé sur les rails. Arrêté pour des raisons de sécurité ou le plus souvent pour des pannes, ce train a du mal à se mettre sur les rails.

Au ministère des Transports. On nous apprend que le train est bel et bien en marche et continue de transporter les passagers de la banlieue au centre-ville. Interrogé à ce sujet, Kéita Bangaly, le chargé de communication du département des Transports est catégorique. Et soutient que le train n’est pas à l’arrêt : « écoutez ! Je ne sais pas d’où vous tenez ces allégations. Mais la vérité, c’est que le train « Conakry Express » n’est pas à l’arrêt. Il n’est pas du tout immobilisé. Il continue à rouler normalement chaque jour conformément à son programme établi. Comme vous le savez, son service est actuellement gratuit pour tous ses usagers et pour tous les trajets, comme cela a été indiqué dans les mesures sociales d’accompagnement du Gouvernement dans le cadre de la riposte contre la pandémie du nouveau Coronavirus. Donc, « Conakry Express » n’est pas du tout immobilisé. Pour parler des wagons dont vous faites allusion, ils ont été régulièrement acquis par le Ministère des Transports pour le projet de second train « Dubreka Express » pour lequel tout est prêt depuis plusieurs mois maintenant, mais dont l’entrée en trafic attend toujours un accord avec les Russes pour l’exploitation de la voie Friguia. C’est d’ailleurs le lieu de regretter, une fois de plus encore, l’acte de ceux qui ont profité de leur position au sein de l’Etat, en leur temps, pour brader ces rails et qu’à cause de leur acte délictuel, des millions de citoyens soient aujourd’hui pénalisés en ne profitant pas librement et pleinement des services de cette infrastructure. Les auteurs de ces actes qui se font passer aujourd’hui dans l’opposition pour des donneurs de leçons de bonne gouvernance doivent, s’ils ont encore, une once de sincérité et commisération pour ce peuple, se ressaisir et se confondre en excuses publiques. Mais il y a aussi ce rétropédalage des Russes qui au départ nous avait totalement donné leur accord et qui pour des raisons que nous ignorons encore sont revenus sur leur décision. Mais nous avons bon espoir et nous pensons que les échanges que nous avons ouverts avec eux, nous permettrons en définitive de parvenir à un accord pour l’exploitation de la voie pour le plus grand bien des populations », rassure Kéita Bangaly

Par ailleurs rappelons que des promesses ont été faites par le ministre des Transports dès sa prise de fonction. Jusqu’ici rien ne pointe à l’horizon. Les populations de Conakry se contentent des bus de la société Turque « Transports Urbains ». Les bateaux-bus promis tardent à accoster au Port de Conakry.

« Le ministre Aboubacar Sylla avait annoncé l’arrivée des bateaux-bus pour soulager les habitants de Conakry. Cette nouvelle avait été bien accueillie dans le temps. Seulement, l’espoir s’est transformé en déception. Depuis deux ans, rien. Pas de bateaux-bus. Même les 100 bus turcs mis en circulation depuis trois ans n’ont pas encore vu leur parc renouveler. Et pourtant, il était question d’augmenter le nombre des bus ! On ne comprend pas », s’interroge Hawa Doumbouya, enseignante à l’école primaire de Dixinn-centre.

A cette question, Bangaly donne des précisions : «le projet de « Bateaux bus » continue à être normalement mis en œuvre pour le bien de la mobilité des populations. C’est un projet BOT, un partenariat public-privé conclu entre l’Etat et une entreprise de droit ivoirien qui exploite une activité de cette même nature à Abidjan. Aujourd’hui, les sites pour la réalisation des neuf gares maritimes prévues ont été entièrement identifiés et mis à la disposition de l’exploitant, des études sont en cours pour la construction de ces infrastructures, les commandes de bateaux ont été effectivement passées. Je vous garantis que l’Etat a rempli toutes ses obligations contractuelles dans ce projet. Certes, il y a un retard qui a été accusé dans l’agenda du projet, mais ceci n’est pas imputable à la responsabilité de l’Etat. Nous avons mis les bouchés doubles pour renforcer la cadence de mise en œuvre du projet et nous pensons obtenir les résultats attendus dans les meilleurs délais », promet le Chargé de la Communication, du ministère des Transports.

Le nombre insuffisant des bus de la société ALBAYRAK et la vétusté du parc d’autobus  de Matoto…

Depuis la mise en circulation des cent bus turcs, il n’y a pas encore eu de nouveaux bus qui se sont ajoutés à cette  flotte. Ce qui complique la mobilité des populations de la capitale. Pis encore, l’état des anciens bus au parc (l’ex gare de la défunte SOGETRAG) de Matoto, est loin d’être reluisant. A l’intérieur de cette gare où nous nous sommes rendus dans le cadre de notre enquête, ce sont des montagnes de carcasses de ferrailles qu’il nous a été donné de voir. Le site est devenu vétuste. Les quelques rares anciens bus qui y demeurent  sont sur calle. Dépouillés, dépiécés depuis belles lurettes, ils servent de simple décor dans la cour de la gare.

A ce sujet, M. Kéita explique : « je voudrais d’abord me réjouir que les bus continuent encore normalement leur trafic pour le plus grand bien des usagers et surtout actuellement avec la gratuité qui est consacrée. Vous savez que quand nous lancions ces bus, il y a plus de deux (2) ans, certains sceptiques n’avaient pas parié que les bus allaient tenir jusqu’à maintenant. Avec Albayrak, nous l’avons réussi. Actuellement, nous travaillons à augmenter le nombre de bus. Notre ambition est de renforcer dans les meilleurs délais le parc de bus de manière à ce que nous puissions consolider l’offre de transport et pouvoir ouvrir de nouvelles lignes à Conakry voire des lignes inter urbaines », dira-t-il avant de revenir sur le cas des défuntes SOTRAGUI et  SOGUITRANS : « les bus dont vous faites allusion sont des bus qui ont appartenu à l’ancien parc de bus dits ‘’chinois’’. Mais, écoutez ! Il faut savoir que ces bus sont des véhicules qui roulent et qu’il est tout à fait normal que de temps à autres pour une raison ou une autre, qu’un véhicule ou un autre, tombe en panne. Mais, je sais qu’il y a une maintenance permanente qui travaille chaque jour à corriger les différentes pannes de manière à ce que le nombre de bus nécessaire au trafic tel que défini puisse être effectivement mis en circuit sur les différentes lignes…Ce qui reste clair, c’est qu’aujourd’hui nous continuons à travailler dans la poursuite et le renforcement du transport public routier. Continuer à assurer le transport des populations dans les bus, c’est l’héritage de la SOTRAGUI, nous œuvrons à le sauvegarder pour le bien de la mobilité des populations », assure-t-il.

Le défi de la mobilité urbaine à Conakry

Ainsi, parmi les tracas quotidiens que connaissent les populations de Conakry,  se trouvent le coût et le temps perdu dans les transports. Difficile d’imaginer une ville productive et efficiente quand les déplacements sont lents et onéreux. Aujourd’hui, à Conakry, les ménages les plus pauvres, quand ils ne renoncent pas à se déplacer, dépensent en moyenne 20 à 30 % de leur revenu dans les transports et passent 200 minutes par jour à les utiliser ou les attendre. À ces coûts s’ajoutent les pertes de compétitivité pour les entreprises ainsi que l’insécurité et la pollution. Au bout du compte, le dernier rapport sur la situation économique en Guinée, estime que le manque de mobilité au sein de l’agglomération de Conakry fait perdre jusqu’à 4-5 % de son revenu national à la Guinée.

Améliorer la mobilité urbaine devient donc un impératif économique et social, non seulement pour Conakry mais pour l’ensemble du pays, recommande le dit rapport. Dans ce sens, le projet du plan d’aménagement du Grand Conakry a été une bonne chose car il propose une vision cohérente sur la manière dont la ville devrait se développer au cours des prochaines décennies. Mais cette vision a encore besoin d’être accompagnée par un cadre institutionnel fort car les responsabilités sont aujourd’hui éparpillées entre diverses institutions gouvernementales, ce qui nuit à une prise de décision rapide, à la mise en œuvre et à la coordination de l’action ainsi qu’au suivi des résultats et  à la recevabilité de l’administration publique.

Il sera tout aussi important d’articuler cette vision de l’espace urbain autour d’un réseau de transport moderne et intégré. Parce que 80 % des déplacements urbains se font encore à pied et dans des transports non conventionnés (taxis collectifs et minibus), il faudra donner la priorité à des modes de transport de masse sur les axes principaux de l’agglomération. Car, eux-seuls pourront réduire les coûts et les embouteillages.

Un dossier réalisé par Louis Célestin