Transport urbain : quand le Coronavirus « étouffe » les sifflets de la police routière

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Sauriez-vous dire de quel son il s’agit ? La question s’adresse à ceux qui s’intéressent de près à la circulation routière. Ceux pour qui les trépidations constantes de la rue sont familières, au point d’en distinguer le rythme et les sonorités, que les mouvements des usagers génèrent en continu.

Toute ville émet des sons et bruissements qui ondulent, s’amplifient et décroissent avec un flot d’harmonies diverses qui bercent l’oreille et finissent par s’incruster au tréfonds des cœurs et du subconscient. Les citadins, du moins les plus sensibles aux résonances urbaines, sont comme brutalement sevrés, lorsqu’ils perdent un seul de ces décibels habituels que leur esprit a déjà mémorisé et que la rue leur a longtemps servi au quotidien.

De quoi s’agit-il donc ? Quel est ce son, pourtant si constant et familier, que l’on n’entend presque plus maintenant, dans la circulation urbaine ?

C’est cette ‘’question pour un champion’’, pour paraphraser l’intitulé du divertissement télévisuel bien connu, qu’un chauffeur a choisi de poser à des pairs pendant une pause qu’ils prenaient ensemble, à un arrêt taxi. Les réactions n’ont pas tardé à fuser de tous côtés. C’était à qui mieux mieux. Chacun voulait répondre le premier en se gaussant intérieurement de l’incroyable facilité de la question posée. On se croirait dans une classe enthousiaste et très animée où tous les élèves lèvent le doigt en même temps, pour répondre au maître. Le premier à prendre la parole déclare fièrement:

-« Depuis qu’on a diminué le nombre de passagers dans les véhicules, j’entends moins de bruit quand je conduis. Pas de paroles à haute voix, pas de cris, pas d’injures ! »

Notre animateur de répondre : « mon ami, la question n’est pas là! Tu es hors sujet! »

Il interpelle un autre : « Oui et toi, maître Sana? Connais-tu un son que tu as cessé d’entendre, selon toi ? »

-«Moi, sur ma route, la circulation est très dégagée maintenant. Il n’y a pas d’embouteillage. Je n’ai plus besoin de klaxonner. Ça, c’est un son en moins que je peux citer. »

-« Non, ce n’est pas ça non plus ! Ça me surprend que vous ne soyez pas capables de répondre à une question aussi simple, en plus, liée à la circulation. Une chose que vous vivez au quotidien, que vous avez pratiquement sous le nez ! Que je sache, vous êtes quand même des chauffeurs de taxi urbain !

Ce commentaire fait sur un ton de reproche et de condescendance a suffi pour chatouiller l’amour-propre et l’égo des chauffeurs réunis. Comme un coup de fouet, les voilà piqués au vif et comme défiés sur leur propre terrain. Ils se sentirent tous aiguillonnés et tenus de trouver rapidement la bonne réponse à cette question qui virait à l’énigme.

« Moi, depuis que j’ai changé les amortisseurs et refait la tôlerie de mon véhicule, il  fait moins de bruit, quand je tombe dans les trous. »

« Ah, oui, maître Sylla, tu as raison ! Avant, moi je n’avais même pas besoin de klaxon. On m’entendait arriver de loin. Je roulais avec l’échappement libre, ce qui faisait beaucoup de bruit, bien plus qu’un coup de sonnerie. Le tuyau était coupé et le pot percé. Wallahi,(par Dieu) tout le monde me regardait passer! Mais, ce matin, quand mon tôlier m’a ramené le véhicule, je vous jure que je ne l’ai même pas entendu arriver. Tellement la voiture était sans bruit ! »

-Eh wotan!(vous aussi) Qu’est-ce que j’entends là ? Que vais-je faire de vous ? On perd du temps. Billahi ! (au nom de Dieu) Vous êtes tous de vrais tyounè (idiots).

-«Ah, non maître! Surtout, pas ça, rétorquent les deux intervenants ! Tu as posé une question. Faut pas en profiter pour te moquer de nous ou nous insulter. Tu crois, que nous sommes tes kharandi (élèves)? Donne-nous plutôt la réponse, dirent-ils, avec force, soutenus par tous les participants. »

Juste au moment où notre animateur tentait de reprendre ses idées pour mieux gérer ‘’sa classe’’, une clameur s’éleva du carrefour situé, juste à côté. Une collision venait de se produire entre deux véhicules, entraînant du coup, un attroupement de curieux. Les protagonistes se tenaient au milieu de la chaussée à crier, chacun de son côté. L’un, de dire :

-« moi, en venant, j’ai vu les policiers, mais ils ne m’ont rien dit de clair. C’est pour cela, que j’ai continué ma route. »

-« Mais comment voulais-tu qu’ils t’avertissent », lui demanda-t-on ? « Tu as quand même vu les gestes qu’ils faisaient dans ta direction »?

-« Oui, certes, avoua-t-il, j’admets  les avoir bien vus. Mais, ils n’ont pas sifflé, comme d’habitude », répondit-il, avec une candeur toute limpide. « J’attendais qu’ils sifflent pour que je sache ce que je devais faire ».

A l’entendre, beaucoup ont semblé très étonnés. Et juste à ce moment sont arrivés les agents dont il parlait, portant bien leur masque, conformément aux gestes barrières recommandés.

Ils étaient de service au carrefour et venaient, après l’accident, sécuriser les lieux et alerter le service constat.

Après cet intermède qui les avait disloqués, notre groupe de chauffeurs s’est à nouveau retrouvé au premier endroit, d’où ils devaient reprendre leurs véhicules pour continuer leurs rotations.

Aussitôt que l’animateur arriva à son tour, ils firent chorus pour l’apostropher :

-« Tiens, tu n’as plus à nous mystifier. Nous avons compris ta question-piège qui nous a bien collés, il faut le reconnaître. Ainsi donc, le fameux son qui a disparu est celui des coups de sifflet de la police routière! »

Le ‘’maître’’ de circonstance se contenta de sourire et de leur adresser un geste d’au revoir de la main. Et sans rien dire, il vient reprendre tranquillement sa voiture garée sur le bas-côté de la route pour disparaître de leurs regards. Sans doute voulait-il continuer ses rotations que la pause-débat avait interrompues.

Comme on le voit, nous avons déjà perdu plein de choses essentielles à notre vie de tous les jours. Des valeurs, des acquis et des habitudes que le coronavirus est venu entièrement désagréger. De fond en comble, du plus simple au plus complexe. Vivement que  cette série noire s’arrête enfin!

Les agents que l’on voit maintenant sur la route sont tous obligatoirement masqués. Ils portent ce que l’on désigne à Conakry, sous le vocable très évocateur de dèè kha pampess (le « pampess » de la bouche). Littéralement, ce qui retient les impuretés émanant de la bouche. Autrement dit, les postillons et tous autres rejets qui sont susceptibles de transmettre le virus de la pandémie aux autres.

Pendant qu’ils canalisent et régulent la circulation, ils ne peuvent pas ôter le masque, juste pour siffler et aussitôt après le remettre en place. C’est non seulement long et lent à faire, pendant que la circulation elle, elle évolue rapidement, mais c’est aussi proscrit par les règles sanitaires qui interdisent, une fois porté, toute manipulation outrancière du masque de protection.

Mais, attention, si le sifflet strident et impérieux des agents ne retentit pas, cela ne veut pas dire qu’ils ne travaillent pas.

Ils nous parlent dorénavant, bien plus, par les gestes. Apprenons à les connaître et surtout à les respecter !