Travaux d’urgence : pourquoi ça coince au ministère des Travaux Publics ? Le ministère du plan muet !

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En Guinée, le réseau routier ne cesse de se dégrader au grand dam des automobilistes. À Conakry, comme dans les autres villes du pays, le constat est le même : les routes guinéennes sont dans l’agonie.

C’est vrai. A partir de 2012, la Guinée avait fière allure après l’exécution des travaux d’hercules impulsés par le gouvernement. A titre d’exemple, le pont Kaka à Coyah, Friguiadi-Manéya, le pont Limsan, pour ne citer que ceux-là. Mais au-delà de ces belles réussites, se cachent des réalités déconcertantes dont l’une des plus frappantes est la dégradation de certaines voies de Conakry et des routes nationales dont une incursion dans certains quartiers de la capitale et les villes de l’intérieur permet de saisir le calvaire des usagers de ces routes impraticables.

« Je viens de Kindia, et il n’y a pas de routes praticables : la voie qui va de Kouria à Friguiagbé est très difficile à pratiquer », explique cet enseignant. « Et même ici à Conakry, c’est la même chose. Il faut faire des heures sur le tronçon Km36-Aéroport pour arriver à destination à cause du mauvais état des routes ».

Il n’y a pas qu’à Conakry que l’on trouve des routes en piteux état. A Kindia, capitale des agrumes, la quasi totalité des voies sont dégradées, comme dans la ville de Mamou ou à Gueckédou, Macenta, en zone forestière. A travers tout le pays, les routes sont complètement dégradées ou presqu’inexistantes.

Elhadj Mamadi Kaba membre du bureau des syndicats des transporteurs, ne cache pas sa désolation à Guineenews© : « Pour les transporteurs, l’état des routes est une vraie déception. Nous rapportons chaque année, des milliards de francs guinéens à la caisse de l’Etat », rappelle-t-il, avant de continuer.  » Voyez l’axe qui part de Lansanaya à Madina en passant par Sangoyah, Matoto? C’est la déception ! Il n’y a pas eu de suivi au niveau de l’entretien de cette route bitumée, il n’y a pas encore longtemps », décrit-t-il.

« A Madina, la situation est aussi déplorable. Dans ce quartier qui abrite le grand marché du pays, quand il pleut, il vaut mieux être en pirogue que dans des véhicules. Surtout sur la route du Niger », poursuit-il.

Sur la corniche de Madina, se sont des monticules et de trous épars qui présentent des risques énormes pour des automobilistes sur une voie fréquentée par des camions lourds. Ici se sont des crevasses qui se présentent comme de tombeaux ouverts. Un lieu connu pour sa dégradation très avancée avec la présence d’eaux usées sur le macadam. Les égouts et les écoulements des habitations communes se déversent sur ces artères principales. Malgré les travaux de restauration menés en 2018, le constat est alarmant, au carrefour de Boussoura en particulier, selon un habitant de Matam. Des déchets et putréfactions nauséabondes mêlés à des écoulements de produits délétères et malodorants.

« De Dubreka à Boké, la voie est impraticable. Nous nous sommes toujours plaints du mode de passation des marchés aux entreprises qui sont chargées du bitumage des routes », confie-t-il.

Le constat est fait. Conakry est malade de ses routes et de ses voiries. Ces routes en piteux état causent des désagréments aux usagers. Le temps de parcours qu’il offrait aux automobilistes n’est plus de mise. Il faut désormais faire attention à des trous qui grossissent chaque jour….Les populations attendent toujours la réhabilitation et la construction des routes. Pour l’heure, elles continuent de vivre un calvaire avec ces routes impraticables.

La dégradation de nombreuses voies à travers le pays est dûe à l’ancienneté des constructions selon Alhassane Koivogui, un cadre au ministère des Travaux Publics. « La plupart des voies ont été construites au cours des années 90. Ces voies ont plus de 20, voire 30 ans de vie. Le trafic routier n’est pas le même aujourd’hui qu’il y a 20 ans », rappelle-t-il, avant de promettre : « Les voies qui ont atteint leur durée de vie doivent être réhabilitées. Dans la réalisation d’une route, il y a plusieurs acteurs. Il y’a des travaux qui ont été faites dans l’urgence. Nous allons travailler à corriger tout cela ».

Selon les autorités, plus de 80% du réseau routier était dégradé avant l’arrivée du d’Alpha Condé aux affaires. Ce n’est qu’après son arrivée donc que la Guinée s’est engagée dans un vaste programme d’investissements dans les infrastructures routières. C’est ainsi que des sommes mirobolantes ont été investies dans des travaux de réhabilitation de nos routes. Avec des résultats en deçà des résultats probants. Après l’électricité, c’est bien le secteur qui engloutit beaucoup d’argent public, sans que nos voiries ne soient pour autant dans les normes requises.

Les cadres du ministère des Travaux Publics accusent…

Le ministre des Travaux Publics soucieux selon lui des réalités et du drame que vivent au quotidien ces populations, s’est alors engagé pour la réhabilitation et la construction de nouvelles routes. Malheureusement il sera freiné dans son élan. Dans les couloirs du ministère, on nous apprend que depuis deux ans, les différents programmes élaborés et planifiés pour les travaux d’urgence se sont heurtés, à l’hésitation, voire même au refus catégorique du ministère du Plan. Pis, le budget alloué au département des Travaux Publics a été réduit à plus de 79%, selon les informations reçues.

« On ne sait pas pourquoi ça traîne les pieds au Plan quand il s’agit du dossier du ministère des Travaux Publics. Le ministre a tout planifié, budgétisé…Mais rien. Même pour les travaux d’urgence. Tout a été planifié et déposé à qui de droit, jusqu’ici rien ne pointe à l’horizon. On se demande pourquoi », s’interroge un conseiller technique au département des Travaux Publics rencontré lors de notre passage au ministère. Pour lui, il y a la volonté manifeste de bloquer le ministre Naité dans son élan. «…Il y a des mains obscures au ministère du plan qui bloquent les dossiers de notre département, pour freiner le ministre dans son élan », conclut le conseiller.

Pour l’un des plus proches collaborateurs du ministre, c’est un acte de sabotage. « Comment peut-on revoir à la baisse, le budget d’un ministère important comme le nôtre, jusqu’à plus de 79% ? Comment expliquer cette façon de faire, si ce n’est le sabotage ? L’année dernière, le ministre avait proposé la réhabilitation du tronçon Mamou-Faranah en attendant le bitumage proprement dit. Cette proposition n’a pas retenu l’attention du ministère du Plan et de la Primature. Or, ce tronçon une fois réhabilité pourrait tenir au moins pendant trois ans ! Le temps de réunir les moyens nécessaires au bitumage complet. Le programme d’urgence transmis l’année dernière, au ministère du Plan et du Développement Economique, n’a jamais de suite. C’est dommage ce qui se passe », regrette-t-il.

Et le ministre Moustapha Naité dans tout ça ?

Effectivement, face à tous ces problèmes, le ministre des Travaux Publics n’est pas resté bras croisés. En plus des différentes visites de terrain, il a adressé un courrier au chef de l’Etat, où il a mentionné les difficultés qu’il a, à mettre en exécution le programme d’urgence, tout en attirant l’attention du Président de la République, sur les réalités de nombreux travaux lancés en 2018, et l’état actuel de nos routes.

Le courrier du ministre Naité au chef de l’Etat

Le ministre Naité a tenté d’attirer l’attention du président sur cette friction avec le département du Plan par le biais d’un courrier dont nous avons pu obtenir copie.

« Contrairement à ce qui a été dit, les travaux inscrits dans le programme d’urgence ont bel et bien été planifies dans le budget d’investissement2020 de mon Département et cette planification a été transmise au Ministère du Plan et du Développement Economique. (cf. courriers MTP en date du 11 novembre 2019 et du 17 décembre 2019).

En réponse, dans son courrier en date du 23 décembre 2019, Madame la Ministre du Plan et du Développement Economique a donné une fin de non-recevoir à cette planification au motif qu’il s’agissait de «nouveaux projets dont l’Intégration avant l’achèvement des anciens projets ne ferait qu’augmenter le volume de (l’engagement de l’Etat » ; tout en exigeant de fournir la situation des différents projets en exécution et programmes. (cf. courrier MPDE en date du 23 décembre 2019).

Par lettre retour, j’ai donné suite à toutes les demandes de Madame la Ministre du Plan notamment les tableaux de situations d’exécution des projets encours et les fiches de faisabilités pour les projets inscrits au budget d’investissement2020 en (l’occurrence les projets dits « routes a risque » qui sont donc, malheureusement, devenus aujourd’hui des axes complètement dégradés nécessitant des investissements encore plus lourds ».

Toujours dans mon courrier réponse, même si elle semble ignorer que la Loi des Finances initiale l’acte, j’ai rappelé à Madame la Ministre du Plan et du Développement Economique que Monsieur le Premier Ministre, à la suite de l’abaissement subséquent et drastique du Budget 2020 des travaux publics a plus de 79%, a décidé d’accéder à la demande de mon Département d’allouer un complément budgétaire avec affectation sur les investissements au regard de la nécessite de faire face aux « routes à risque ». Et pour finir, j’ai attiré (l’attention de Madame la Ministre sur le risque de voir non seulement les routes coupées mais également celui d’aller vers un surcoût des travaux s’ils n’étaient pas pris en charge avant la saison des pluies. (cf. courrier MTP en date du 29 janvier 2020) ».

Excellence Monsieur le Président,

Respectueusement, vous conviendrez avec moi que les travaux devenus impérieux et inscrits dans le programme d’urgence ont été non seulement planifies et leur faisabilité rendue opportune mais aussi, ont été discutés avec le Ministère du Plan et du Développement Economique entre fin 2019 et début 2020.

Si les choses avaient été faites à temps et dans la solidarité gouvernementale, le Gouvernement ne se verrait pas aujourd’hui dans (l’obligation de parer au plus urgent et de subir les critiques légitimes des populations. L’état de dégradation très avancée de (l’axe Mamou-Faranah (185 km) prouve à suffisance le mécontentement des usagers qui nourrit le discours de nos adversaires politiques.

SUR LA DECISION DES TRAVAUX D’URGENCE :

Au-delà du Rapport d’Auscultation élaboré avec l’appui de (l’Union Européenne, les missions envoyées sur le terrain par le Département et les plaintes des usagers et des populations avec les dégradations avancées depuis janvier 2020, ont tôt fait de nous convaincre davantage qu’il était plus qu’urgent d’intervenir sur ces axes routiers pendant les grandes pluies en allant vers les échéances politiques.

C’est donc en prenant acte de la décision du Ministère du Plan et du Développement, Economique et soucieux d’assurer une praticabilité des routes dans cette période hautement politique, que j’ai décidé d’introduire en Conseil des Ministres, une Communication à l’effet d’autoriser la prise en charge des travaux en urgence.

A cet effet, vos instructions de confier la mise en œuvre du programme d’urgence au Ministère du Plan et du Développement Economique, à (l’Administration de Contrôle des Grands Projets (ACGP) et au Fonds d’Entretien Routier (FER) sont suivies à la lettre par mon Département.

Excellence Monsieur le Président,

Aussi, très respectueusement, pour déconstruire le mythe que le Ministère des Travaux Publics jouit d’une mise à disposition particulière de budget d’investissement depuis mon arrivée, qu’iI vous plaise de bien vouloir comparer dans le tableau ci-joint les montants d’investissement mis à la disposition du Département entre 2011 et 2020. Respectueusement, vous conviendrez avec moi que cette affirmation ne repose sur aucune vérité des chiffres ; sinon même que j’ai eu a disposition le plus bas budget d’investissement depuis 2011.

Je dirai simplement que suite à vos instructions de faire savoir ce qui se fait, c’est certainement la dynamique de communication du Département sur la réalité des nombreux travaux que vous avez lancés sur (l’ensemble du territoire national depuis decembre2018 (plus de 800 kms de route nationale, des voiries dans les grandes villes, les ouvrages de franchissement etc..), qui donne cette fausse impression.

En ma qualité de Ministre des Travaux Publics d’une part et d’autre part de militant politique dévoué et soucieux de voir notre projet politique aboutir dans la paix et la quiétude, je voudrais une fois de plus attirer votre haute attention sur (l’importance des observations et recommandations techniques du Ministère des Travaux Publics sur l’état critique réel des axes en souffrance et par conséquent des travaux fondamentaux à effectuer pour permettre une praticabilité durable de ces axes ; faute de quoi, il sera procédé a un « mini pansement » pour quelques mois seulement.

Au ministère du Plan et du Développement Economique, où nous nous sommes rendus, aucun interlocuteur n’était disponible à nous recevoir. Le sujet semble être tabou pour les cadres rencontrés. Après plusieurs faux rendez-vous manqués de la part du cabinet de la ministre du plan, nous avons jugé judicieux de mettre sur la place publique ce qui bloque réellement les travaux d’urgence sur nos routes complètement dégradées. Comme pour dire que la volonté seulement ne suffit pas mais les moyens et les bonnes pratiques restent les facteurs clés de succès de tels travaux qui vraisemblablement tiennent pourtant à cœur le chef de l’Etat du moins théoriquement.