Xénophobie transfrontalière à Kourémalé :  une loi de réciprocité décriée par les populations, érigée en système

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A Kouremalé, sur la frontière de la Guinée avec le Mali, les policiers des deux pays continuent de faire parler d’eux. Selon une information parvenue au Guinéenews  et  qui suscite un grand bruit  au sein de l’opinion publique, il est reproché aux uns et autres d’abus de pouvoir sur les voyageurs transitant par leurs postes de contrôle.

De part et d’autre de la frontière de Kouremalé, il est à déplorer des agissements sur fond de xénophobie policière contre les populations devant circuler librement entre les deux Etats frères. Sur la base des témoignages unanimes recueillis sur le terrain, au niveau de chacun des deux postes de police, les voyageurs sont rackettés. Cela, non pas parce qu’ils sont en infraction; mais, pour être détenteurs des dossiers de voyage en bonne et due forme de l’un de leurs pays exhibés dans l’autre côté de cette frontière. Bref, à Kouremalé, au niveau d’un poste de police, sortir un document de voyage, même étant en cours de validité, si vous êtes de Nationalité de l’autre côté de la ligne de démarcation artificielle est passible des peines pécuniaires. C’est une loi de réciprocité érigée en système malgré toutes les plaintes exprimées par les populations et les Syndicats des transporteurs routiers à l’adresse des autorités de Bamako et de Conakry et les dénonciations faites par les médias. Saisi par ses compatriotes au Mali,  même le Président Alpha Condé s’est énergiquement élevé contre ce genre de réseaux. Une investigation de Guinéenews !

Situé à 125 kilomètres, à l’Ouest de Bamako, sur la Route Nationale n°5 du Mali (RN5), et à 793 kilomètres de Conakry sur la ligne de Siguiri-Kankan-Kouroussa, Kouremalé est un seul et unique village avec des mêmes populations, même Culture et même tradition ancestrale mais administré par deux Etats.

Une grande agglomération transfrontalière par où  passent  toutes les 24 Heures des centaines de véhicules de transport en commun et de particuliers à bord desquels des milliers de passagers allant ou revenant d’un pays à l’autre. Les principales activités socio-économiques de la localité reposent essentiellement sur le commerce, les transports, l’exploitation aurifère, le trafic de devises et l’agriculture.
Cependant, côté mouvements des personnes et des Biens, la situation liée à la traversée de la  barrière demeure préoccupante entre les deux pays. Pratiquement, rien ne va plus entre les postes de police de Kouremalé, sur cette frontière guinéo-malienne. Il s’agit là des répercussions d’une certaine rancœur non justifiée entre les Policiers des deux côtés de la frontière.
Lors des opérations de contrôle des pièces qu’ils effectuent, chacun au niveau de son poste, les policiers maliens et guinéens s’acharnent quotidiennement sur les détenteurs de toute pièce d’identité nationale, carte consulaire, tout passeport ou carnet de vaccination dûment délivrés par les services compétents de leurs pays respectifs. Tant du côté malien que celui guinéen, les policiers soutirent  des sommes d’argent aux passagers dont le seul crime aura été de détenir une pièce de leur pays d’origine dans celui de leur résidence ou de transit.
Pourtant, les Autorités compétentes en sont constamment alertées par leurs Unités, les Syndicats des transporteurs, les Responsables locaux et les populations circulant entre les deux pays. Ce qui dénote un manque de volonté politique réelle de part et d’autre de cette frontière terrestre. En tout cas, cette crise qui perdure entre les deux postes de police est en cours depuis des années. Mais, concrètement, rien ne semble avoir été entrepris au plus haut niveau des deux Etats pour étouffer le mal dans l’œuf. Lors d’un passage à Bamako, le Professeur Alpha Condé avait ordonné, en séance tenante, le relèvement de tous les Agents indélicats en poste à Kouremalé. Mais, est-ce que ses instructions avaient été exécutées ou suivies d’effets escomptés ? Question qui mérite d’être prise dans la mesure où la mauvaise pratique va de mal en pis.

Que vous soyez en règle ou pas, …
En effet, aux postes de police de Kouremalé, que vous ayez ou vous n’ayez pas vos pièces d’identité en cours de validité, les policiers guinéens tout comme leurs homologues maliens trouveront l’astuce pour vous verbaliser. Ce, avec seul argument : « chez vous, de l’autre côté, on rackette à tort nos compatriotes et vous n’en dîtes rien». Ce qui atteste que les pauvres populations font les frais des rancœurs d’ordre professionnel qui clochent entre nos policiers voisins.
«Ce qui est écœurant  et révoltant dans ce conflit transfrontalier qui n’a que trop duré sur le dos des populations innocentes, c’est qu’il ne s’agit ici qu’une question de règlement de comptes entre des porteurs d’une même uniforme, des Agents d’un même corps, des homologues de deux pays africains limitrophes, en l’occurrence les polices des frontières guinéennes et maliennes », s’est confié sous un anonymat requis à Guinéenews un porteur d’uniformes  guinéen en béret vissé sur le crane.
Dans le même ordre d’idées, sur le territoire malien, un homologue à lui  enfonce le clou : «ce sont les migrants des deux Etats (liés par le sang, la Géographie et l’Histoire) qui paient le lourd tribut à cette absurdité policière qui n’a que trop duré ».
Ainsi, à la police malienne, si vous avez toutes vos pièces au grand complet,  on vous exige de payer au plus bas mot 2000 FCFA (soit 36.000 NFG) pour récupérer votre paperasse. Alors que votre seule transgression est d’avoir des documents guinéens ; donc, d’être de nationalité guinéenne sur vos papiers de voyage.
Pour ceux ou celles qui n’ont pas leurs pièces requises ou en règle, c’est connu d’office : «ils doivent payer 5000 francs CFA au minimum ». Selon les têtes des passagers ou l’humeur du Chef de poste en service, cette pénalité peut varier doublement ou triplement en hausse (à  savoir de 10.000 à 15.000 FCFA).
Réciproquement, côté guinéen aussi, les passagers maliens en règle sont verbalisés arbitrairement à 36.000 francs NFG (soit 2000 FCFA). Tandis que ceux qui sont  sans pièces d’identité au complet ou qui ont des documents expirés, ils sont taxés à partir de 90.000 NFG (l’équivalent des 5000 FCFA de l’autre côté de la frontière) et jusqu’à deux ou trois fois.

Ainsi, de part et d’autre, peu importe que vous ayez ou non vos pièces d’identité au grand complet (carte d’identité nationale ou carte consulaire, passeport avec à l’appui carnets de vaccination en cours de validité). Bref, l’infraction aura été d’être Malien ou Guinéen au-delà de la frontière de son pays.

Aux dires des voyageurs et transporteurs approchés dans les deux côtés de la ligne frontalière, les Agents en charge du contrôle des formalités à remplir pour la traversée vous affichent presque tous le même air de nervosité frisant l’arbitraire et une espèce de xénophobie qui, peut-être,  ne dit pas son nom. «Mais, ce n’est que pour s’en mettre plein les poches  dans la mesure où cette frontière est l’une des plus poreuses de la Sous-région ; ici, l’idéal de fond c’est l’argent », a fustigé Ousmane Karan Kéïta, passager à bord du courrier hebdomadaire ralliant, tous les vendredis, la capitale malienne, Bamako, à Siguiri, la première grande ville guinéenne en provenance de Kouremalé.

De par leurs agissements contraires aux vertus et principes fondamentaux de la politique de bon voisinage tant magnifiée sur les tribunes internationales, à l’esprit de fraternité et aux textes statutaires et  règlementaires de l’intégration africaine prônant la liberté de la circulation des personnes et des Biens dans, notamment, l’espace CEDEAO (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest), les Agents de ces deux postes de police  risquent fort de provoquer  un jour une levée de boucliers entre les deux Etats ou d’occasionner des désaccords profonds entre les populations voisines. Tel est, du moins, la grave éventualité tant redoutée par un Haut fonctionnaire de la police malienne en crochet à Kouremalé.

Intégration africaine, un slogan creux de sens

Par ailleurs, pour le cas des autres communautés ouest-africaines comme les Burkinabé, les Ghanéens, les Nigériens, les Ivoiriens et tant d’autres Ressortissants africains de passage à Kourémalé, qu’ils soient en règle ou pas, eux aussi, ils doivent mettre la main à la poche pour déverser au minimum 10.000 francs CFA à la police malienne ou son équivalent en NFG (ndlr : Nouveau Franc Guinéen) de l’autre côté de la frontière. Ce, puisque chez eux aussi, la situation est d’autant plus grave que personne n’ose intervenir pour eux. «Leurs policiers se livrent impunément à des exactions plus inhumaines contre nos Ressortissants dans leurs pays», s’est offusqué un Sous-officier de police ayant requis l’anonymat. Ne dit-on pas au Fouta Djallon que: «Tu  t’en prends à mon hôte, je m’en prends au tien, n’est que de faire le malheur des hôtes ? (Piyan ködhö, mi piyè ködhö hinaa fuss si hina tampèrè hobbhè).

Toutefois, au niveau des services des Douanes et des Gendarmeries des deux pays, selon des sources concordantes, le climat de bon voisinage et de bonne collaboration professionnelle est au beau fixe. « Là, Dieu merci, pour l’instant, il n’y a rien d’inconcevable  entre nos unités respectives », se félicite-t-on du côté des Gendarmes.

En substance, il n’est nulle part question de mauvaise foi entre ni les Douaniers ni les Gendarmes des deux pays. Mais, c’est juste entre les deux postes de polices qu’il y a cette guerre interposée, ce sentiment de règlement de vieux comptes dont les populations des deux Nations en sont la victime principale. « Couramment et sur les deux parties, nos passagers sont victimes d’abus de certains policiers malintentionnés. Des fois, ils nous  bloquent durant des heures et des heures en retenant sans motif légal les dossiers de nos passagers », a expliqué à Guinéenews, M. Mohamed, chauffeur de taxi. Selon M. Mory, à cause de ces tracasseries policières sur fond de xénophobie réciproque sévissant sur les deux côtés de la frontière, la circulation des personnes et des Biens devient de plus en plus déconcertante sur cette ligne de Bamako-Conakry. «Face à ce calvaire qu’endurent injustement leurs populations au niveau des postes de police des frontières de Kourémalé, il est temps à ce que les Hiérarchies et les Décideurs politiques des deux États prennent leurs responsabilités», nous a confié un autre Officier de police à la retraite. Surtout est-il qu’ici, a-t-il insisté, ce sont des voyageurs en règle, ceux qui ont toutes leurs pièces au complet et à jour pour  pouvoir effectuer légalement la traversée de cette frontière qui sont victimes de ces erreurs d’ordre administratif. «Alors que nos Policiers ne verbalisent que ceux qui ne seraient pas en règle ; mais, désormais, plus jamais des innocents », s’est énervé un Inspecteur de Douane.

A qui la faute ?

Selon une source proche du Chef de village de Kouremalé (Mali), l’histoire date de plus de dix ans maintenant. Selon un membre du Syndicat des transporteurs de Djikoroni-para, cette pratique n’a pas sa raison d’être. «D’habitude, on parvient à gérer à l’amiable les incidents transfrontaliers qui sont d’ordre naturel. Et ça passe. Mais, pour ce cas créé de toutes pièces nos deux polices, c’est devenu une gangrène au détriment des populations. Mais, un jour, le taureau sera pris par les cornes », a averti un Ressortissant de la localité de Balato (Préfecture de Siguiri).
A son tour, M. Camara  est très remonté contre un Agent malien pour l’avoir extorqué une somme de 2000 francs CFA alors qu’il avait ses pièces réunies. Notre interlocuteur revenait de Bamako pour un suivi des soins dentaires.
Chez les transporteurs routiers sur le trajet Bamako-Kankan et Siguiri, les syndicalistes ont à leur tour une dent contre les policiers de Kouremalé. Indistinctement, ils les accusent d’être à l’origine de ce calvaire des usagers transitant par ce poste frontalier. Les passagers, les conducteurs, les transitaires et les femmes commerçantes de la zone minière,  les policiers prennent  tout leur argent. «Indûment, puisque même si nous sommes en règle, les policiers maliens nous font payer de l’argent et c’est la même chose chez les Agents guinéens aussi», s’est confié à Guinéenews un groupe de femmes commerçantes maliennes  et  guinéennes.
Ibrahim Diallo, un couturier à Bamako, en convoyant le corps d’une parente à lui sur Siguiri, le dimanche 29 décembre 2020, a été obligé d’abandonner sa carte d’identité au poste de police de Kourémalé-Mali. Parce que ladite pièce est une carte consulaire. « Moi c’est au Mali que je réside régulièrement ; donc, en tant que ressortissant guinéen immatriculé à mon Consulat, c’est avec une carte consulaire que dois-je circuler. Donc, je me demande si un dossier en bonne et due forme délivré par l’Ambassade du pays d’origine du citoyen porteur dudit document n’est pas valable dans son pays de résidence? Où va-t-on alors? », s’est-il interrogé anxieusement. Ce qui fera réagir Mme Kadidia Camara, une commerçante malienne, en ces termes : « A Kourémalé, les tracasseries policières deviennent très préoccupantes; de part et d’autre de cette frontière, la situation devient très explosive entre policiers et voyageurs. Il n’y suffirait plus désormais que la moindre étincelle éclate pour faire embraser le climat social ».
Selon une source proche du Syndicat des transporteurs maliens de Kouremalé, courant 2019, une Délégation, conduite par le Président du Conseil Malien des Chargeurs (CMC), Babalaye Daou, a effectué une mission à Kankan. C’est pour une concertation avec le Conseil Guinéen des Chargeurs (CGC) et le Syndicat des Transporteurs  Guinéens de la Région de Haute Guinée. Placés sous l’égide du Gouverneur de Kankan, le Général Mohamed Gari,  ces échanges portaient principalement sur les mêmes tracasseries policières  sévissant des deux côtés de la frontière de Kouremalé.

S.O.S. entre les deux polices pour le bien-être des populations

En somme, les actuels Gouvernements guinéen et malien doivent tout mettre en œuvre pour parer à toute éventualité explosive le long de cette frontière de Kouremalé, dont les deux postes de police sont à couteaux tirés uniquement pour se remplir les poches sur le dos des Peuples frères.  Rien n’étant  jamais tard pour toute œuvre utile,  il est encore  temps que les Chefs de Département de tutelle des polices malienne et guinéenne  aient le flair de rappeler  leurs détachements respectifs à l’ordre et au respect strict des textes régissant la liberté de la circulation des personnes et des Biens à l’échelle sous-régionale.

Selon une source bien introduite, à la Direction Générale de la police des frontières de Bamako, des réflexions sont engagées pour organiser des journées de concertations fructueuses entre les polices guinéenne et malienne à Kouremalé.

C’est l’éclatement de la crise sociopolitique  malienne et l’approche des dernières élections générales guinéennes qui auraient ralenti l’élan. La finalité doit être de tourner définitivement cette déplorable page « impensable entre les deux corps ».
Au bord de l’Océan atlantique, n’a-t-on pas enseigné que : «la Guinée et le Mali sont deux poumons d’un même corps » ? Et, dans les berges du majestueux fleuve Djoliba qu’il « n’y a pas un Africain étranger au Mali » ? Alors Koulouba et Sékhoutouréya à vos marques, afin que soit désamorcée cette bombe à retardement transfrontalière fabriquée de toutes pièces entre ces deux postes de police de Kouremalé !
Depuis Bamako, Habib Diallo, de retour de Kouremalé

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