Dossier – Guinée : Les réseaux qui influencent la politique du gouvernement envers la bauxite (3ème partie)

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Les réseaux asiatiques

Le boom de la bauxite est en grande partie dû à la montée fulgurante des intérêts asiatiques dans le secteur minier. La rapidité avec laquelle certaines sociétés asiatiques progressent pour passer du permis de recherche au permis d’exploitation indique que des étapes sont souvent brûlées. Pour un bon nombre de sociétés liées à des intérêts asiatiques, le cycle de projet a pris environ 7 mois. En guise de comparaison, la CBG (compagnie des bauxites de Guinée) qui est une référence nationale et qui englobe les plus grands noms de l’industrie de la bauxite dans le monde, avait pris plus d’une dizaine d’années pour développer le gisement de Sangarédi en un complexe minier et industriel qui va devenir le poumon de l’économie guinéenne. Contrairement aux nouvelles sociétés qui trouvent par chance un gîte de bauxite non exploré auparavant et non enregistré dans le cadastre minier, la CBG avait dû compter sur les résultats d’intenses recherches sur le gisement de Sangarédi pendant plusieurs années. Les premiers forages de recherche sur Sangarédi datent de 1955. L’Accord de Projet CBG-OFAB ne fut signé avec les partenaires qu’en 1963. Les travaux de génie-civil pour les installations et le chemin de fer interviennent de juillet 1970 à la fin de 1972.  De 1971 à 1973, la CBG construit l’usine de traitement de bauxite brute à Kamsar, la cité et la zone industrielle de Sangarédi, la ligne de chemin de fer Kamsar-Sangarédi, la cité OFAB à Kamsar et les infrastructures routières.  Tout ceci pour une production qui ira progressivement jusqu’à 12 millions de tonnes par an. Cette voie lente, mais sûre prend du temps.  Par exemple il a fallu 34 ans à la CBG pour atteindre 100 millions de tonnes exportées. En revanche, la SMB fera 60 millions de tonnes en quatre ans et traversera la marque de 100 millions de tonnes de bauxite brute sous peu. 

Lire : Dossier – Boom de la bauxite : Miracle économique ou mirage pour la Guinée ? (1ère partie)

L’intérêt du gouvernement pour les réseaux asiatiques se manifeste dans les arrangements de ressources contre infrastructures et le lobby auprès de la Chine. En 2017, l’Accord de prêt de 20 milliards de dollars américains est signé en échange de concessions de bauxite avec des acteurs majeurs chinois tels que la China Power Investment Corp, Aluminum Corporation of China, et China Henan International.  En retour, la Chine a facilité des prêts massifs de plus de 2 milliards de dollars en faveur du secteur de l’électricité.  

Les réseaux émiratis

Les Émirats sont représentés par la Guinea Alumina Corporation (GAC).  L’histoire de GAC commence en 1999 quand des cadres de l’industrie de l’aluminium dont les Américains Bruce Wrobel et Brian Kubeck, le Franco-Libanais Karim Karjian et d’autres qui se targuaient d’avoir cumulativement plus de 200 ans d’expérience combinée dans l’industrie minière forment la société GAPCO (Global Alumina Products Corporation) avec l’objectif de monter un consortium international en vue d’implanter une usine d’alumine d’une capacité de 2,6 millions de tonnes près de Sangarédi pour un investissement de 2,5 milliards de dollars.  En 2004, GAPCO recrute Tony McCabe, un ancien cadre de BHP-Billiton pour diriger les activités de préparation du projet. Avec l’aide d’IBK Capital, une banque d’investissement à Toronto, ils mobilisent les fonds initiaux pour lancer le projet d’alumine. Ils préconisent alors de construire une usine d’alumine de 2,6 millions de tonnes et en faire l’une des alumineries les plus performantes du monde.   

Le 15 octobre 2004, GAPCO signe une convention de base qui lui donne des avantages fiscaux énormes.  Votre quotidien infatigable Guinéenews© avait dénoncé le bradage et avait mené le combat pour emmener l’Assemblée nationale de Conté de se saisir de l’affaire et d’exiger un avenant à la convention qui rééquilibre les obligations de GAPCO envers l’Etat. Le 17 mai 2005, GAPCO revient en Guinée pour signer une convention amendée qui préserve un peu plus les intérêts de la Guinée.  La convention amendée élimine les exonérations fiscales de 15 ans (qui sont maintenant devenues monnaie courante sous Alpha Condé). GAPCO s’allie alors avec les sociétés japonaises Marubeni et Mitsubishi pour pouvoir réaliser ce qui était alors considéré comme le plus gros investissement en Afrique de l’Ouest, soit environ 2 milliards de dollars avec un chronogramme qui fixait le début de la construction du projet en 2005 et l’exportation de la première tonne d’alumine en 2008.  

Le 28 avril 2005 les Émiratis font leur première entrée dans le projet.  Dubal signe un accord pour l’acquisition de 25% du capital de GAPCO et le droit d’achat de 25% de sa production. GAPCO change alors de nom et devient Global Alumina Corporation (GAC) avec un siège social à Saint John, au Nouveau Brunswick (Canada). En 2006, confronté à des problèmes de trésorerie pour lever les capitaux pour le projet (qui se situent maintenant à 2,2 milliards de dollars), GAC vient frapper à la porte du géant minier BHP-Billiton afin de lui proposer 1/3 du capital du projet ainsi que la direction opérationnelle de la mise en œuvre des activités.  L’année suivante (2007), BHP Billiton accepte de payer 140 millions de dollars pour acquérir 33,3% du capital.   

Les travaux de préparation sont lancés aussitôt, car les perspectives de financement s’améliorent beaucoup avec la présence rassurante du géant BHP Billiton dans le projet. Un groupe de banquiers et d’assureurs visitent la Guinée pour effectuer leur due diligence, cette visite a été marquée par la violence et l’instabilité des événements de 2007.  Les deux tiers du capital étaient détenus par BHP Billiton (33,3 %) et Global Alumina Corporation (33,3%).  Le reste du capital était contrôlé par des intérêts émiratis dont Dubal (25%) et le gouvernement d’Abu Dhabi à travers Mubadala (8,33$). BHP-Billiton réorganise le projet et le calibre de nouveau à une mine de 9 millions de tonnes de bauxite et une raffinerie de 3 millions de tonnes d’alumine avec un potentiel d’expansion sur une concession de 690 kilomètres carrés sur des réserves de 233 millions de tonnes de bauxite.

L’année 2011 marque pour BHP le début du désenchantement envers la Guinée. Par suite du scandale Paladino où selon les sources de medias Alpha Condé avait emprunté 25 millions USD à titre privé  pour le faire endosser par le budget national après son élection, BHP-Billiton admet de craindre les risques de gouvernance et décide de revoir sa stratégie envers la Guinée. En juin 2012, le géant minier entre en accord avec la banque d’investissement Lazard pour revendre ses actions dans le projet et plier bagage. En décembre 2012, c’est GAC qui rachète les actions de BHP-Billiton, augmentant du coup son capital de 33,3% à 66,7%. En mai 2013, le gouvernement approuve la requête de BHP Billiton et Global Alumina de vendre tout le capital qu’ils détenaient dans le projet à Dubai Aluminium Co (Dubal) et Mubadala Development Co.  Par la suite, GAC et BHP acceptent de transférer leurs actions dans le projet à une société émiratie de holding appelée DM GAV dont les actions sont détenues par Mubadala et Dubal. En contrepartie, la société de holding payera à GAC la bagatelle de 2 milliards de dollars au moment de la signature de l’Accord et 36 millions de dollars à la conclusion du marché.   

Le gouvernement ne pense même pas à taxer la transaction concernant la cession des actions sur les 2 milliards empochés, ni à contester la validité de la transaction pour récupérer la concession et la revendre ensuite au plus offrant.  Les va-et-vient du gouvernement entre Conakry et les Emirats Arabes Unis se targuent des fruits de la Conférence d’Investissement à Abu Dhabi en 2013, quand la Guinée avait annoncé avoir obtenu grâce à son réseau émirati 90 millions de dollars du Fonds d’Abu Dhabi, 55 millions de dollars du Fonds Koweïtien, 300 millions de dollars de la Banque Islamique de développement, et 5 milliards de dollars du Fonds Mubadala (dont on attend toujours de voir la couleur).  D’autre part, les Émirats sont la destination de tractations financières parfois non-élucidées du régime.  Par exemple, l’incident de l’avion en provenance de la Guinée, rempli de monnaies d’une valeur de 4 milliards de CFA avait pour destination Dubaï.   

 Les réseaux russes 

Russkyi Aluminiyi (RUSAL) représente les intérêts russes dans l’industrie de la bauxite guinéenne. Ici aussi, ce n’est pas pour rien que l’ancien ambassadeur de la Russie en Guinée, Alexandre Bregadze connu pour ses propos controversés en faveur du changement de Constitution en Guinée, est reconduit comme patron des opérations de Rusal dans le pays.  Les accointances russes avec le régime Condé datent du premier mandat quand les voyages présidentiels étaient facilités par des intérêts russes. En septembre 2017, Alpha Condé est reçu en grande pompe par Vladimir Putin. L’occasion est bonne pour décerner au président Condé l’Ordre de l’Amitié de la Russie, pour sa « contribution personnelle » au rayonnement des relations guinéo-russes.  Des accords de coopération multiples sont alors signés portant sur la médecine, la lutte contre le trafic de stupéfiants, et la recherche scientifique.   

Mais tous ces accords tangentiels couvrent le bradage lié à l’accord d’extension des droits russes sur la concession de Dian-Dian et l’expansion des opérations de la Compagnie des Bauxites de Kindia. L’occasion est utilisée pour amener Alpha Condé à modifier les objectifs de l’Accord de Concession de Dian-Dian de 2001 que Lansana Conté avait négocié avec Rusal. L’accord original portait sur le projet d’alumine et d’aluminium de Dian-Dian pour l’implantation d’une usine d’alumine de 2,8 millions de tonnes de capacité pour un investissement de 2,4 milliards de dollars. Il était associé à d’importants investissements infrastructurels (une centrale de 200 MW, 112 kilomètres de rails, un nouveau port minéralier situé à 40 kilomètres de Kamsar).  Lors de la visite, Alpha Condé renonce au grand schéma de Conté pour accommoder les Russes qui n’entendent plus commettre de gros investissements dans une raffinerie et une fonderie. En contrepartie, Condé va avoir le soutien inconditionnel de Putin, à travers l’ex ambassadeur russe à Conakry. Dans un article paru le 20 novembre 2018, l’agence Bloomberg révélait : « En Guinée, la Russie soutient la proposition du président Alpha Condé de supprimer les limites de mandat afin de pouvoir rester au pouvoir après la fin de son mandat en 2020 », sur la base de  déclarations d’un responsable occidental connaissant les liens russo-africains. 

Lire aussi : Dossier – Guinée : Quel impact du boom de la bauxite ? Le mépris des recommandations du FMI (2ème partie)

Les réseaux de la Françafrique 

Le réseau de la Françafrique n’intervient pas directement dans le secteur, mais donne des services hautement rémunérés pour faciliter les affaires du président et « vendre » au monde extérieur l’illusion d’une Guinée en plein essor sous le régime Condé.  Les récents va-et-vient de Nicolas Sarkozy, ancien président français reconverti en intermédiaire et lobbyiste, avec des dessous de tractations minières louches, mal conçues sont illustratifs. C’est le cas par exemple du nouveaul deal avec BSGR, perçu comme un succès au debut, mais qui tourne au mélodrame quand le protagoniste Benny Steinmetz est obligé de mettre la clé sous le paillasson pour éviter une poursuite de Vale.  François Soudan est le communicateur du réseau, mettant les colonnes de Jeune Afrique à la disposition de la propagande d’Alpha Condé pour vendre les mérites du boom de la bauxite. Les réseaux de Bernard Kouchner, ancien ministre français des affaires étrangères, s’occupent des basses besognes diplomatiques et du lobby aupres des organisations internationales qui acceptent souvent de fermer les yeux sur les frasques de la gouvernance du régime au nom d’une indulgence qui frise la complaisance. Il  y a aussi les spécialistes en tripatouillage de la constitution, dont l’avocat Albert Bourgi, soupçonné par plusieurs médias d’être la tête pensante et la plume derrière la nouvelle Constitution taillée sur mesure qu’Alpha Condé compte utiliser comme viatique pour sa présidence à vie. 

Les réseaux des Guinéens proches du pouvoir 

Des Guinéens proches du pouvoir interviennent comme contractuels, intermédiaires, ou détenteurs de titres miniers.  Ils sont tous novices dans le secteur, mais sont attirés par la possibilité de participer au boom de la bauxite en usant de leurs accointances avec des acteurs au sommet de l’Etat. Pour faciliter l’implication de ces acteurs, le régime Condé a transformé le processus complexe de développement d’une mine de bauxite dans les règles de l’art en une simple opération de carrière qui n’exige pas d’investissements lourds en infrastructures.  Ainsi, un entrepreneur de bauxite, ami du pouvoir, n’aura pas besoin de chemin de fer, de ports, d’usines d’enrichissement de minerai pour commencer une mine.  Il a simplement besoin des engins d’excavation, de concassage et des bennes de transport vers un terminal fluvial ou maritime.  La simplicité a permis d’attirer les entrepreneurs proches du pouvoir dans le secteur minier ou dans la sous-traitance du transport routier de la bauxite par camionnage.  

Pour bon nombre d’acteurs guinéens proches du pouvoir, le boom de la bauxite offre la possibilité de rentrer dans la sous-traitance du transport. C’est Alpha Condé lui-même qui gère ce dossier.  A l’occasion d’une visite de terrain à Tarinsa, dans la sous-préfecture de Kamsar en juin 2018, le président affirmait : « J’ai fait mes enquêtes avant de venir. Le contenu local monsieur le ministre (il s’adresse à Abdoulaye Magassouba, ministre des Mines, NDLR) n’est pas appliqué, il y a de très grands scandales. Un certain Alpha Yaya Kaba qui n’a que 19 camions, utilise 630 camions à lui seul. On va mettre fin à ça. Les 630 camions seront distribués aux autres opérateurs économiques et aux jeunes du groupement d’intérêt économique, c’est très clair. Deuxièmement, la société UMS ne peut pas avoir le monopole de transports. Lui, ses camions vont diminuer. Le contenu local, il s’agit de donner des emplois aux Guinéens et aux jeunes mais pas pour permettre à certains par complicité. Je vous assure que les 630 camions d’Alpha Yaya Kaba d’ici un mois seront arrêtés s’ils ne sont pas mis à la disposition des populations. Je vais prévenir UMS que cette pagaille est finie. Très souvent, ce que la société paye pour les camions n’est pas ce qui est payé aux gens qui sont sur les camions. Désormais, tous les gens qui roulent les camions doivent avoir un contrat direct avec la société et plus de sous-traitants. Ensuite, les chauffeurs ne sont pas bien payés, c’est pourquoi ils n’ont pas beaucoup d’emplois. Ce monsieur Alpha Yaya Kaba n’utilise que 8 personnes pour le carburant. De qui se fout-on ? Monsieur le gouverneur et préfet vous êtes là mais comment de telles choses peuvent être possibles alors qu’une simple enquête peut se faire pour connaître cela ? Ce monopole va être cassé et il (Alpha Yaya Kaba) n’utilisera que ses 19 camions. Tous les autres camions seront mis à la disposition des autres opérateurs économiques, cela est très clair. » 

Le président semblait avoir la sympathie pour les populations en s’érigeant même en défenseur de celles-ci contre le monopole du transport de la bauxite brute par les proches du pouvoir.  Il avertit : « Comment voulez-vous que les populations ne soient pas mécontentes quand il y a chômage jeune et qu’un seul monopolise 600 camions ? Est-ce que 600 camions peuvent permettre à plus de 10 000 jeunes à trouver du travail et d’être autonomes ?  Pourquoi ?  Alors, désormais, nous allons tous suivre et vérifier, on n’acceptera plus que les populations qui subissent les impacts, n’aient pas les avantages et que ce soient quelques aventuriers qui, par complicité avec certaines personnes, ont le monopole. » 

Un autre exemple d’implication directe des proches du pouvoir dans le boom de la bauxite est la Guinéenne des Mines (GDM). Cette société, basée à Malapouya, dans la sous-préfecture de Kolaboui, a été créée en 2016 en tant que coentreprise entre les fondateurs de Consolidated Mining Corporation (CMC) et de Boma Trans (BT).  Nouvelle venue de l’industrie, la GDM visionne de donner une couleur guinéenne au panorama minier du pays.  Elle est menée par le Guinéo-Américain Mory Diané, un proche du pouvoir.  En soi, l’initiative est bonne, car GDM introduit les Guinéens dans la filière bauxitique et s’impose l’exigence d’employer principalement des Guinéens sur tout le processus.  

GDM a le potentiel de positionner la Guinée et d’émuler l’expérience de pays tels que la Jamaïque des années 1970 quand les nationaux avaient repris et gérés sans faille toute la chaîne bauxite-alumine de leur pays. Mais ceci nécessite une approche moins mercantile (la ruée envers la bauxite brute) qui privilégie des partenariats stratégiques en vue de relever le défi de la transformation locale de la bauxite que la Guinée. Le PDG de la GDM se battait déjà pour intégrer les entrepreneurs guinéens dans le circuit du transport maritime et de commercialisation de la bauxite guinéenne. GDM a progressé du permis de recherche au permis minier avec une vitesse fulgurante, pour rentrer dans la cour de vendeurs de bauxite. C’est en novembre 2016 qu’lle GDM obtient son permis de recherche sur un bloc minier situé à 12 kilomètres de Boké. En 2018, la société avait commencé à vendre la bauxite brute.   

La GDM est directement en partenariat avec les asiatiques Winning Shipping et Shadong Weiqao.   Elle a opté pour le schéma des exploitants asiatiques qui privilégient la méthode d’exploitation de carrière avec infrastructures minimales.  La méthode d’exploitation consiste à faire le forage, le dynamitage et le concassage de la bauxite brute qui sera chargée dans des camions-bennes de 40 à 60 tonnes et transportée par route au terminal fluvial de Dapilon.  La première cargaison de 174. 000 tonnes a été chargée sur des navires appartenant au Singapourien Winning Shipping et au Chinois Shadong Weiqiao, au port de Dapilon.   C’est de bonne guerre qu’à ses débuts, la GDM opte d’émuler ses partenaires asiatiques, mais à la longue, l’espoir repose sur elle de montrer une voie qui préserve les intérêts du pays à long terme. 

A suivre…

L’équipe de rédaction de Guinéenews©